Mots dits maux 2

Le désamour entre Lou et son père est un crève-cœur, eux qui se sont tant aimés. Au fur et à mesure que je faisais des efforts pour éradiquer ma propre violence, voilà qu’elle la subissait de sa part à lui.

Il y avait les coups de ceinture censés punir le moindre manquement à… A quoi ? Lou n’a jamais été une bêtisière. Bavarde, oui. Pas du tout ordonnée, oui, oui. Pas toujours à l’écoute de ce qu’on lui demandait, trois fois oui. Mais des bêtises, quasi jamais. Je trouvais complètement disproportionnés les traitements qu’elle recevait. Ce qui me choquait le plus, alors qu’ils n’étaient pas les plus violents, c’était les coups de pied sous la table, lors des repas. Parce qu’elle se tenait mal, ou parce qu’elle parlait trop. Les enfants ne doivent pas parler à table, ne doivent pas parler à leurs parents, ne doivent pas parler… « Laisse tranquille têt en mwen. »

Je m’interposais entre les deux, donnais de la voix, criait parfois plus fort que lui. Il m’en a voulu, m’en veut encore. Dans son esprit – et aussi dans le mien au début –, les parents n’affichent pas leurs désaccords devant les enfants. Sauf que je sentais la nécessité qu’un des deux adultes leur montre que ce qu’elles subissaient – subissent toujours – n’avait rien de normal. Une façon en quelque sorte de préserver – malgré tout – l’avenir. Mais pour lui, il s’agissait d’une trahison. Je ne le soutenais pas, je ne l’aidais pas à imposer son autorité paternelle, voire je montais les filles contre lui. D’où la spirale infernale. Si on l’écoute, tout est de ma faute. Nous n’avons jamais pu en discuter. Il a toujours opposé une fin de non-r. Encore hier, l’idée de lui dire que je souhaitais que nous nous séparions m’étais pénible au point de fuir. Je hais au plus haut point ce genre de confrontation. Autant, lors d’une engueulade qui part soudainement, je suis capable de tenir tête à n’importe qui, autant aller me confronter à une personne, quelle qu’elle soit, me met à l’envers. A l’université, avant chaque oral, j’avais envie de vomir. Dans le monde professionnel, avant chaque réunion de négociations un peu tendue, j’ai des hauts le cœur. Et il m’arrive parfois de fuir. Rarement, mais ça arrive. Devant mon mari, je fuis constamment, je retarde les échéances, je joue la montre. J’attends de ne plus pouvoir faire autrement.

Je n’ai donc pendant très longtemps pas pu lui poser la question du pourquoi de sa sévérité outrancière vis-à-vis de Lou. J’ai craint que la naissance de ses enfants « biologiques » en était l’origine, sans jamais en être sûre, sans jamais avoir osé aborder la question avec lui. Aussi, quand il a commencé à appliquer les mêmes principes à Garance, j’en étais presque soulagée : ce n’était pas qu’il n’aimait plus Lou, c’était juste un mode d’éducation. Voilà où mène le silence. On échafaude des hypothèses et des théories seul dans son coin et l’on se trompe d’ennemi. Puisqu’il élevait ses filles de la même façon, c’est qu’il les aimait de la même façon. Donc, tout allait bien. Et je n’ai pas vu le drame venir.

Commentaires

1. Le jeudi 27 décembre 2007, 14:38 par meerkat

Juste te dire que ce que tu racontes me bouleverse, que je pense à toi mais ne sais trop que dire. Juste pour te laisser un signe, te dire que tu es dans mes pensées.

2. Le jeudi 27 décembre 2007, 15:15 par Clopine Trouillefou

Akynou, oh, Akynou, continue, je t'en prie. Les mots, la pensée, même si elle est embrouillée par l'émotion, même si les larmes font dérailler le raisonnement, il faut continuer. Etre sûre de soi. Le passage à l'acte est interdit, voilà tout. Ceci acquis, il faut continuer, bien sûr...

Je crois n'être d'accord sur rien, avec mon compagnon, de ce qui concerne notre enfant. Je vais jusqu'à lui dénier une motivation éducative, puisque sa pédagogie s'arrête où son intérêt personnel commence. Je suis peut-être injuste. Mais j'ai hélas raison : l'enfer est pavé de bonnes intentions.... Les hommes ont une dureté, un égoïsme, que les meilleurs d'entre eux reconnaissent, mais ne contrôlent pas forcément. Akynou, en dehors de ta peine et de ton chemin, sache que libérer tes mots peut permettre d'en libérer d'autres. Qui sait ? Une réflexion, même collective, vaut mieux que l'affect libéré en coups de ceinture sifflant dans l'air.

Je t'appréciais beaucoup, et voilà que je t'aime.

Merci, Akynou, et continue, je t'en prie, continue...

Clopine

3. Le jeudi 27 décembre 2007, 17:17 par Akynou

Ha Clopine :-) Tu sais, je connais des hommes qui n'ont pas cette indifférence là. Pas beaucoup, c'est sûr :-) Mais c'est comme pour tout, on ne peut guère faire de généralités...

4. Le jeudi 27 décembre 2007, 17:37 par Marloute

Oh là là, quelle histoire, quelle histoire...

C'est dur, c'est dur... Quelles période terrible terrible terrible tu traverses!
Mais il n'y a rien que les mots ne peuvent soigner.
Toi tu sais que les mots peuvent tout, quand d'autres n'ont que la violence pour assoir leur autorité.
Oh, ces coups de pieds sous la table, comme c'est dur. Pour si peu... Si encore elle faisait de vraies grosses bêtises, comme font certains enfants qui sont en souffrance aussi... mais même pas.
Oui, je crois aux mots, à la parole, dire les choses, s'élever contre, même si cea soulève le coeur, même si cela renvoie à sa propre violence contenue, enfouis, enfuie..., dire et arrêter la violence.

5. Le jeudi 27 décembre 2007, 18:10 par rhp

Akynou,

Aucune attitude ne peut justifier une violence physique sur un enfant, tu le sais déjà mais tu dois en être plus que jamais certaine.

Je suis trés triste pour vous.

Ma Lou a 17ans et demi et bien qu'ayant reçu un avertissement de travail et s'etre faite expulsée 8 jours du bahut celleci ne sait toujours pas ce que peut être une fessée et ne le saura jamais.

Ce type d'agissement n'est acceptable de personne, même pas de la personne que l'on cherit le plus et quelques soient ses immenses qualités par ailleurs.

Accepter sa violence n'est pas lui rendre service, c'est également prédisposer tes enfants à admettre ces actes.

Akynou, je suis désespéré par ce que je viens de lire

6. Le jeudi 27 décembre 2007, 18:47 par Akynou

Marloute, tu sais, même les grosses bêtises ne méritent pas pareil traitement. Mais on se raccroche toujours à ça. Je dis pareil. Je suis totalement et profondément à l'envers. Mais je dois tenir le coup pour les filles.

RhP. Oui, je sais. Comme je le disais sur le premier post, je ne cherche pas à excuser qui que ce soit, mon mari moins que les autres. Juste à refaire le fil de l'histoire, pour témoigner d'abord, comprendre ensuite, m'encrer dans la réalité pour faire ce qui doit être fait. Et puis peut-être plus tard, pour les enfants.
Désespéré, c'est le mot. Je dois faire quelque chose qui m'arrache le cœur, et je sais que je n'ai pas le choix, que je dois le faire. Et je ne suis pas sûre qu'il comprenne. Lui a été élevé comme cela et se rend mal compte de la réalité.

Mais ce qui me fait le plus mal, c'est leur souffrance à elles, mes trois filles. Je n'arrive pas à la mesurer.

Il faut quelque part que l'histoire cesse et que nous arrêtions de reproduire ce que nous avons subi.

Et merci de ton message

7. Le jeudi 27 décembre 2007, 21:12 par Moukmouk

La violence et surtout la violence envers les enfants est inacceptable, elle n'est pas justifiable, et ne conduit qu'à des désastres. Il faut dire non, arrêter la spirale. Courage, courage, c'est triste mais il n'y a pas d'autre solution.

8. Le vendredi 28 décembre 2007, 00:42 par andrem

Bise à toi.

9. Le vendredi 28 décembre 2007, 10:33 par PMB

Tous vos lecteurs-amis vous on dit que vous aviez raison dans votre combat. Je ne peux qu’aller dans leur sens.

Je voudrais donc m’adresser à votre compagnon, lui conseiller dans son intérêt de se faire aider (thérapie ? groupes de parole ?). Et lui dire ceci :

- En frappant vos enfants, pouvez-vous comprendre que vous vous montrez faible ? J’ai levé parfois la main sur mon fils. J’ai arrêté le jour où il m’a dit deux choses : une, si tu le fais je te le rends, deux, tu fais ça car tu n’es pas capable de parler (maintenant tout va bien, et il est devenu un père aussi ferme que doux).

- Pouvez-vous voir que vous êtes en train de perdre leur amour et leur confiance ? Vous allez je l’espère pour vous vieillir, vos filles vont devenir adultes. Sachez que l’amour, le respect, la confiance d’un enfant devenu adulte sont sans doute ce qui aide le mieux à bien vieillir.

- Et essayez de ne pas devenir comme la mère de mon fils, à qui son petit-fils de deux ans, la dernière fois qu’il l’a vue, a claqué la porte au nez. Cela alors que ses parents ont toujours évité les affrontements avec elle devant lui. Mais le sixième sens des enfants, monsieur...

10. Le vendredi 28 décembre 2007, 10:36 par PMB

PS Vous avez écrit : "m'encrer dans la réalité" .

Quelle belle faute d'orthographe ! Car ce sont bien les mots, là, maintenant, les vôtres et les nôtres, qui vous aident...

11. Le vendredi 28 décembre 2007, 11:55 par Akynou

PMB, oui, un beau lapsus, que je laisserai donc :-) Pour mon mari, ça y est, je crois qu'il en a enfin conscience. Il m'a annoncé hier qu'il voulait suivre une thérapie.

Je crois que ma demande de séparation a enfin été l'électro choc qu'il lui fallait. Il aime trop sa femme et ses filles pour les perdre définitivement. Maintenant, il va falloir qu'il travaille effectivement s'il veut un jour pouvoir revivre avec nous. Car maintenant, si je veux bien lui faire crédit de sa prise de conscience, j'exige des preuves et des mises à l'épreuve. Il faut aussi que les enfants puissent se reconstruire et retrouver un peu de calme.

Je ne présage de rien. Seul l'avenir dira ce qu'il sera... C'est déjà assez dur à vivre une fois pour recommencer les désillusions, la bataille et les prises de décision.



Moukmouk. La violence ne se justifie pas tu as raison. Mais si tu n'essaies pas de la comprendre, elle ne peut pas être stoppée. Et il est important qu'elle soit stoppée autrement que par la séparation. Pour qu'elle ne se reproduise pas.

12. Le vendredi 28 décembre 2007, 13:04 par PMB

Bien d’accord que pour lui, les preuves à donner et le temps à mettre pour reconstruire, c’est de l’incontournable. Bien autre chose que de la parole verbale. Et il n’a pas le choix, et ce n’est pas gagné, ni de son côté ni de celui de ses filles. On dit qu’un enfant pardonne tout à un parent quel que soit le mal que celui-ci ait fait. Pas si simple, pas automatique. Il y a déjà longtemps que mon fils m’a redonné amour et surtout confiance après un ou deux sales coups de ma part. Alors qu’avec sa mère, vous voyez bien que c’est de mal en pire…

L’important pour vous, là, c’est vous, c’est la force que vous êtes et que vous donnez à vos filles.

13. Le vendredi 28 décembre 2007, 15:59 par Oxygène

Sur la pointe des pieds et sans porter de jugement, je constate que ce que tu décris est l'exact reflet de ce que beaucoup de mes élèves vivent dans leurs familles, ici, en Guyane. Au point que j'hésite parfois à faire appel aux parents quand il y a des dérapages. Il me semble que pour beaucoup d'adultes, être un bon parent c'est châtier sans pitié. Mes élèves eux-mêmes, malgré les coups, la ceinture ou le fouet, estiment qu'ils feront de même avec leurs propres enfants. Je ne peux pas m'empêcher de penser que la violence de l'esclavage a laissé des traces profondes à travers les générations. C'est un énorme pas que ton mari accomplit en acceptant une thérapie.

14. Le vendredi 28 décembre 2007, 16:24 par Akynou

Oxygène, j'ai constaté la même chose en Guadeloupe. Les enfants se prennent des volées magistrales, et pourtant, ils sont les rois du monde. Mais tout est violence là bas. Même entre adultes, les différents peuvent se régler à coup de machettes et il ne fait pas bon se faire prendre dans une querelle de voisinage. je me suis pris la tête parfois avec des personnes, à la grande terreur des gens de la famille de mon mari ou de ses amis. « Tu es folle, me disaient-il. Il vaut mieux faire profil bas. Ça peut être dangereux, tu peux recevoir un coup de coutelas. » ce que je n'arrivais pas à croire. Et pourtant les pages de faits divers de France Antilles regorgent de ces histoires-là...

L'héritage de l'esclavage est présent partout. D'autant plus fort qu'il est occulté. Gwadloup malad istwa a yo.

15. Le vendredi 28 décembre 2007, 22:02 par Oxygène

Et il y en a qui veulent nier les méfaits de cette période de l'histoire...

16. Le samedi 29 décembre 2007, 14:31 par charlottine

Tiens bon, Akynou et surtout que ton mari prenne le large ..... même s'il accepte une thérapie : il faut mettre une distance entre vous et surtout entre lui et tes filles: préserve les ; quand il ira vraiment mieux, après sa thérapie, s'il la suit vraiment .... peut-être il pourra regagner leur confiance : l'urgence, même si pour toi c'est le plus dur, tiens bon c'est la séparation . Je me sens désarmée et pourtant ....pleine de d'amitié et de sincérité .

17. Le dimanche 30 décembre 2007, 13:51 par Karaba (la vraie!)

C'est exactement ce que je souhaitais pour vous cinq: que le Nôm accepte de suivre une thérapie. Pas une séparation,

18. Le dimanche 30 décembre 2007, 16:20 par Dre Papillon

Chère Akynou,

Je suis troublée de lire tout ce qui vous arrive. Bien sûr, en vous rencontrant, j'avais senti une certaine dureté de sa part envers les filles (la pointe de l'iceberg devant des invités ?), mais on se dit toujours... Où s'arrête la différence culturelle ? Ou commence l'inacceptable ?

Ici nous vivons souvent des situations semblables avec les familles haïtiennes.

Bon courage devant les décisions à prendre. Il ne faut pas se voiler la face. Tu es sur le bon chemin. Je vous envoie mes meilleures pensées, et mon soutien.