Mots dits maux 3

Garance

Garance a un besoin viscéral de se rattacher à son père. Elle a longtemps parlé un sabir où l’on décelait des mots, des cadences, des phrases, qu’elle seule comprenait. Elle ne s’est mise réellement au français que lorsqu’elle y a été obligée, en entrant à la maternelle. C’est peu dire que sa scolarisation a été difficile. Elle en a piqué des crises de colère violente.
Comme son père, elle refuse de manger des œufs.
Ce qui est fou c’est que, plus petite, de visage, elle lui ressemblait terriblement : même profil, même dessin des yeux, même front, même air renfrogné.

Il n’y avait que les imbéciles pour ne pas voir cette ressemblance et pour se permettre de dire à propos de mes filles, devant toute la famille : « Ce n’est pas possible, elles ne sont pas du même père. » Ceux-là ne connaissaient évidemment pas l’histoire, se moquaient bien des conséquences de leurs propos ne se doutant pas qu’ils étaient dans le vrai. Dans ces cas-là, je pensais surtout à Lou, bien sûr, et aussi à mon mari. J’imaginais ce qu’ils pouvaient ressentir et combien ils pouvaient être blessés. J’oubliais Garance qui, bien que petite, devait bien ressentir ces phrases-là et se poser des questions. Avec la pâleur de sa peau et sa rousseur, c’était elle que les imbéciles visaient, et elle le savait. D’où peut-être, instinctivement, ce besoin de mimétisme avec son père.

Mimétisme si flagrant que lorsqu’elle a commencé son blocage scolaire, j’ai pensé que là encore, elle s’interdisait de bien travailler à l’école pour être comme lui.
Imaginez une petite fille vive, intéressée par tout, qui gobe toutes les connaissances qui passent à sa portée (CD, DVD, images, histoire) et qui bloque totalement pour apprendre le code lecture et que 2+2 font 4 alors qu’elle a parfaitement intégré le mode de reproduction de la poule. Y a comme un hiatus.

Je savais qu’elle n’était pas idiote, sa maîtresse aussi. Je sentais confusément qu’elle n’était pas dys quelque chose. Au début, j’ai mis cela sur le compte de l’adaptation. N’avait-elle pas eu un début de maternelle très dur ? Puis, j’ai attribué son trouble à son rythme propre. Elle avait parlé plus tard que les deux autres. Le déclic lecture se ferait un peu plus tard également. Nous avons donc attendu. L’histoire avec laquelle elle apprenait à lire était celle d’un petit tigre, Léo, qui ne savait ni parler, ni chanter, ni dessiner, rien de tout ce que savaient déjà faire les copains de son âge. Alors, ses parents, comme nous, attendaient, inquiets. « Il va s’épanouir », disait la maman. Ce qui finit par arriver. Je disais à Garance qu’elle ferait comme Léo, elle s’épanouirait. Ce qui me valut un jour une réponse qui me fit rire à pleure : « Mais en math, je suis très évanouie. » Oui, elle s’est aussi évanouie en math, malheureusement…

La maîtresse commençait à tirer le signal d’alarme. « Garance ne va pas bien. Elle bloque. Elle a tout pour réussir. Certains jours, elle va bien. D’autres, elle est terriblement fermée et je n’arrive pas à l’atteindre. C’est comme si j’avais deux Garance dans ma classe. » J’ai donc demandé de l’aide à la psychologue scolaire. Et nous découvrîmes que Garance avait besoin de parler. Nous décidâmes donc de l’emmener voir un pédopsychiatre. Rendez-vous fut pris. Mais comme je travaillais, c’est mon mari qui l’emmenait. Garance a eu le déclic pour la lecture lors des vacances de Pâques. A la fin de l’année, elle lisait aussi bien, voire mieux, que la plupart de ses camarades. Elle passa de justesse en CE1, mais son dernier trimestre avait été remarquable. Je soufflais. Nous la pensions sauvée. Aussi, quand elle décida à la rentrée de ne plus retourner chez « son docteur », je n’insistai pas.

Et patatras. Son premier trimestre fut désastreux. On mit donc en place une aide. Retour chez le pedo-psy d’abord, mais il me prévint que Garance ne voulait plus y aller à cause de son père qui cherchait à savoir ce qu’elle disait et à s’immiscer dans les séances. Je mis donc en place un système de nounou qui allait chercher Garance, l’emmenait chez le médecin et la ramenait à l’école.

Nous sommes parties passer un mois en Guadeloupe. Je la faisais travailler en suivant des fiches qu’avait données la maîtresse. Nous écrivions de longues lettres à la classe qui nous répondait. Nous ne perdions pas le fil. Mais Dieu que ma fille mit ma patience à rude épreuve pendant ces leçons-là. Tout allait bien, puis elle se bloquait sur un truc, toujours plus facile que ce qu’elle venait de réaliser, et il fallait que j’aille chercher loin en elle et en moi pour la débloquer. Je ne la faisais pas travailler plus qu’une demi-heure. Et elle finissait par avancer. Mais quand elle retourna à l’école, tout ce qu’elle avait appris avec moi s’était envolé.

Je fis alors appel à une orthophoniste. Les problèmes de Garance n’étaient pas de cet ordre-là, mais elle assurait qu’elle allait l’aider à prendre de l’assurance, à lui faire gagner un peu de vitesse et de fluidité en lecture. Car Garance était si peu sûre d’elle qu’elle n’avançait pas plus vite qu’un escargot.

A Pâques, le verdict tomba. Garance avait trop de lacunes, il fallait qu’elle redouble. Elle était trop en souffrance. Il lui fallait souffler, elle courait trop après ses lacunes, après les autres. Le risque était qu’elle se désespère définitivement. La mort dans l’âme, mais sachant qu’elle avait raison, je me rendis aux arguments de l’équipe pédagogique et nous en informâmes ma petite fille.
Sa réaction fut violente. Elle fut infernale à l’école, restant prostrée dans un coin, infernale avec sa nounou, infernale avec son médecin qui m’appela immédiatement. Je rentrais précipitamment, récupérant une Garance boule de nerf et d’agressivité. A la maison, ce fut quasi pire. Je finis par la prendre dans mes bras, l’emmener dans ma chambre, la déposer sur mon lit, et lumière éteinte, lui faire un gros câlin. En lui parlant doucement, j’essayais de la calmer et de l’amener à me révéler son tourment. Elle était terrorisée à l’idée de redoubler. Elle refusait de toutes ses forces cette éventualité. Alors, nous avons passé un pacte.

Commentaires

1. Le vendredi 28 décembre 2007, 11:04 par Agaagla

J'ai appris à lire avec Léo moi aussi...

Tes mots dits maux me bouleversent mais je ne peux t'apporter qu'une sympathie impuissante. Courage.

2. Le vendredi 28 décembre 2007, 11:52 par Akynou

Ah mais la sympathie, c'est déjà beaucoup :-)

3. Le vendredi 28 décembre 2007, 16:05 par Oxygène

Très jolie l'histoire de Léo, que j'ai lue et relue à mon fils qui, lui aussi a eu bien du mal avec l'apprentissage de la lecture.

4. Le vendredi 28 décembre 2007, 23:19 par alixire

Je pense à toi, à vous, très fort...