Sans moi

Je suis comme étrangère à moi-même. C'est une curieuse impression qui a commencé il y a quelques semaines, un peu avant de partir en vacances. Je fais des gestes, je vis des choses, je raconte des trucs. Mais ce n'est pas moi. Je regarde, j'observe, j'écoute comme s'il s'agissait d'une autre.

Je raconte ma vie, parfois, je rigole, beaucoup aussi. De temps à autres les larmes me montent aux yeux sans que je sache vraiment pourquoi. et puis ça passe. Je me dis que c'est embêtant, tout de même, de ne pas être là. Que cela ne va pas durer, que je vais me réveiller. Et puis non, le lendemain, c'est toujours un peu la même mélasse.

Alors je me lève, je réveille les enfants, je les câline ou les engueule suivant ce dont elles ont besoin. J'essaie d'être efficace. Surtout pour les écouter, essayer de comprendre, trouver des solutions pour les aider, quand elles pleurent, qu'elles ont du chagrin, qu'elles ont peur. Je raconte des histoires, je souris, je ris, j'imite la guenon, elles rient. Mais je n'y arrive pas toujours. Et c'est à chaque fois comme une petite griffe supplémentaire. Et puis on repart, parce qu'il faut bien repartir.

Nous sommes dans un endroit, bientôt nous serons dans un autre. Nous trimballons nos valises. Nous attendons qu'on veuille bien s'occuper de nous. Je me regarde passer. Et j'avoue que, parfois, je trouve le temps long, sans moi.

Commentaires

1. Le mardi 27 mai 2008, 00:37 par gilda

Dans la série, je suis aussi à côté de mes pompes même si sur un mode infiniment plus luxueux (le dur de dur semble derrière moi et même au pire moment il me restait, ainsi qu'à mes enfants, un toit) : aux titres des différents billets, avant-hier chez Embruns j'ai cru qu'il évoquait une légion d'honneur posthume pour Louis-Ferdinand, hier chez Fauvette qu'elle plaisantait sur Rimbaud, et aujourd'hui chez toi que tu évoquais un livre.

Rigole, va.

Cela dit, je connais bien l'état que tu évoques. Depuis deux ans je vis dedans et à côté de ma vie même. J'espère que contrairement à moi, tu te retrouveras dés que les causes auront cessé (il m'en reste une, remarque).

2. Le mardi 27 mai 2008, 11:54 par andrem

Bonjour Akynou.

Tu le sais, que ce que tu nous racontes nous parle si fort que nous allons nous projeter dans cette façon de flotter autour de soi. Chacun le ressent, plus ou moins, parfois on en prend conscience avec une fulgurance douloureuse ou inquiète, parfois on ne s'en aperçoit jamais.

J'ai cette intuition que c'est une forme d'armure. Je ne vais pas te faire de la psychologie de bazar, je l'ai vécu plusieurs fois dans ma vie et chaque fois lors d'épisodes difficiles, soit qu'il fallait prendre une décision lourde de conséquences et irréversible, soit que l'accumulation de désagréments (je choisis ce mot à dessein) devienne impossible à porter.

Je n'ai pas manqué de culpabiliser. Comment, tu n'est pas plus triste que ça devant la tragédie que tu traverses? Comment, tu peux rire? La tête de ton père transformée par le thanatopracteur avec un petit rictus ironique pour l'éternité, exactement ce qu'il fut, et la tête de ta mère avec une moue énervée, exactement ce qu'elle fut. Tu oses rigoler du hasard ou de la nécessité qui a donné au spécialiste le savoir de leur vraie tête.

Ben oui, c'était juste un exemple dont j'ai gardé un bon souvenir. Que les bonnes consciences se récrient. Voilà.

Une armure, que sur le moment j'appelais, et qu'à chaque fois j'ai appelée ainsi, une position aérodynamique. Résister au vent contraire, laisser souffler en se penchant en avant et réduisant la voilure. Jusqu'à aujourd'hui, les mauvaises bises ne m'ont jamais renversé, même si parfois j'en ai gardé les pieds gelés.

On résiste moins facilement à un vent contraire plus tranquille mais permanent.

Je parle de moi, je parle de toi en vérité. Ce n'est pas moi que je raconte, c'est l'histoire de l'étranger. Celui d'Albert Camus. Être un étranger au monde quand il devient trop lourd. On ne lui échappe pas, on n'échappe jamais au monde et il faut bien s'y jeter pour mener le combat, mais il est moins abrasif avec cette longue cuillère, et de se tenir éloigné est parfois de bon conseil. Echapper à la colère, à l'impatience, à l'urgence.

Il m'en dit, des choses, ton billet, et il me parle autant que j'ai tenté de te parler, là.

Amitié.

3. Le mercredi 28 mai 2008, 13:05 par caro

Il est très beau le petit mot d'andrem.... je pensais aussi que c'etait une defense qui s'etait mise en place pour que même si tu subis les choses de plein fouet, il reste quand même le recours de ce petit pas de coté à faire pour que la vague ne t'emporte pas, et qu'une distance suffisante s'instaure pour que les choses semblent un peu moins rudes... une fois l'ouragan passé, les pénates regagnées, il va falloir que tu puisses te poser pour que chaque chose revienne à sa place, en toi surtout...
plein de bises