Don Carlo 2

Où ai-je laissé l'impérieux Carlo ? Ha oui. Il s'était mis dans de mauvais draps en confondant Elisabeth de Valois et la princesse Eboli. Au tableau suivant, nous avons droit à une foule en joie, puis à une procession de pénitents, style semana santa. Un cercueil passe, et je n'ai pas très bien compris si c'était celui de Charles Quint (alors que, d'après le livret, il n'est pas mort, mais en retraite au monastère de Yuste) ou juste avec un saint quelconque qu'on balade pour l'occasion. Arrivent les nobles de la cour, la reine, Rodrigue, la princesse Eboli et d'autres. Tout ce beau monde est réuni là pour voir brûler des hérétiques. Le sport national espagnol à l'époque. Philippe II, toujours tendre, jure de servir Dieu par l'épée et le feu (et c'est effectivement ce qu'il fit, jamais l'inquisition ne fut aussi forte que sous son règne).

Au beau milieu de son discours, il est interrompu par son fils, accompagné d'une délégation de députés flamands venus plaider leur cause. Il souhaite être nommé gouverneur de la région. Mais papa n'est pas d'accord. Les relations père fils sont à leur meilleur niveau, on peut dire. Du coup, Carlos, toujours aussi excité, tire l'épée contre son père, ô sacrilège. Philippe II ordonne qu'on l'arrête. Et c'est son ami, Rodrigue qui le désarme. Je trouve que Stefano Secco est parfait dans le rôle de la tête brûlée. Il trépigne, gesticule. Parfait… La voix aussi est parfaite. Ecoutez.


Don Carlo 4A



Don Carlo 4B

Tout de suite après, la cour et les sujets assistent à une autodafé. La lumière des flammes vient discrètement lécher le décor. C'est très soft. Trop même. Si on n'a pas lu le livret, il y a peu de chance qu'on comprenne ce qui se passe… Cela dit, je ne vois pas un metteur en scène installant sur scène des hérétiques en train de brûler…
Au tableau suivant, Philippe se lamente sur son triste sort,  seul, dans son cabinet. Il chante sa solitude, son amour malheureux pour Elisabeth (« Ella giammai m'amò!...
Quel core chiuso è a me,
Amor per me non ha!...
Io la rivedo ancor contemplar trista in volto
Il mio crin bianco il dì che qui di Francia venne.
No, amor non ha per me!... » ) et pense à la mort. Pour un peu, on le plaindrait. C'est très beau.



Don Carlo 5

Entre le Grand Inquisiteur, terrible aveugle octogénaire, quasi porté par ses sbires et tout tremblotant (sur scène, il m'a fait penser à l'Empereur, dans La Guerre des étoiles, cela dit, superbe voix). Le roi lui demande un conseil pour punir l'infant. L'inquisiteur le rassure sur le fait que, s'il tue son fils, il sera pardonné par Dieu. En échange, il lui demande la tête de Posa qu'il trouve un peu trop libre d'esprit, pas assez soumis. C'est qu'on a le meurtre facile…

Exit le grand inquisiteur. Entre la reine, angoissée parce qu'on lui a piqué son coffret à bijoux. On la comprend. Les joyaux de la couronne, tout de même… Mais c'est le roi, son mari, qui l'a, ce coffret, et il contient une preuve de la duplicité de la reine : un portrait de l'infant. Elisabeth se récrit : mais non, mais non, elle est fidèle au roi, le portrait est celui qu'on lui a remis quand elle était encore fiancée à Carlo. Et toc ! N'empêche, Philippe n'est pas content et parle de l'enfermer dans un couvent. Pénible perspective pour une jeune fille de 14 ans (ce qui n'est pas tout à fait l'âge de la cantatrice, même si elle est ravissante). Il la traite d'adultère. Elle s'évanouit…


Don Carlo 6
Philippe appelle alors au secours. Entrent Rodrigue de Posa (toujours là dans les bons coups) et la princesse Eboli. Posa défend la reine et Eboli s'en veut. C'est elle qui a remis le coffret d'Elisabeth à Philippe. Le roi et Posa sortent. Eboli se jette aux pieds de la reine pour lui demander son pardon
– Pardon ? Mais de quoi.
Eboli avoue alors son méfait. La reine lui donne le choix entre l'exil et le couvent. Elle sort, très digne. Restée seule, Eboli maudit sa fatale beauté. Mais espère encore sauver Carlo.


Don Carlo 7

Bon, après, tout est dit. Posa est assassiné alors qu'il discutait avec Carlo dans sa prison. Celui-ci est libéré par le roi et par une foule en colère menée par Eboli.

Dernier tableau. Au couvent de Yuste,  Elisabeth médite sur le monde et ses emmerdes. Carlo la rejoint. Il veut honorer la mémoire de Rodrigue en sauvant les Flandres. Ils se disent adieu, espérant se retrouver dans un monde meilleur (après la vallée de larmes…). Philippe survient et  surprend leurs dernières paroles. Ils s'engueulent et les soldats qui accompagnent le roi embrochent le fils. Cela dit, j'ai comme un doute, un énième, dans le livret il est dit que Carlo se réfugie dans la tombe de son grand-père… Et même que Charles Quint apparaît :

DON CARLO:
Dio mi vendicherà!
Il tribunal di sangue sua mano spezzera!

(Don Carlo, difendendosi, indietreggia verso la tomba di Carlo V. Il cancello si apre, apparisce il Frate. È Carlo V col manto e colla corona reale.

IL FRATE (a Don Carlo):
Il duolo della terra
Nel chiostro ancor ci segue,
Solo del cor la guerra
In ciel si calmerà!

L'INQUISITORE:
È la voce di Carlo!

IL CORO:
È Carlo Quinto!

FILIPPO (spaventato):
Mio padre!

ELISABETTA:
Oh ciel!
(Carlo V trascina nel chiostro Don Carlo smarrito)

Troublant, n'est-il pas ?

Il paraît, je crois que c'est Kozlika qui l'a dit à la sortie, que le livret français était beaucoup plus révolutionnaire que l'italien. Ce qui ne m'étonne guère, Versi a eu maille à partir avec la censure de son pays de nombreuses fois. J'ai appris depuis que le livret italien ne contenait pas le premier acte. Don Carlos, la version française, comprend donc cinq actes. L'italienne n'en compte que quatre et elle s'appelle Don Carlo. Ce qui est amusant, dans cette histoire, c'est que le personnage de Carlo est extrêmement romantique, mais qu'il n'apparaît pas tellement plus sympatique que son père. C'est un vrai enfant gâté, incapable de se contenir. L'original était, dit l'Histoire, bien pis : violent, dément… et personne ne sait s'il mourut en prison ou empoisonné. En tout cas, pas passé par le fil de l'épée.
Quant à la jeune Elisabeth, elle décéda quelques années plus tard. Ce qui permit à Philippe de rejouer l'histoire en épousant une autre fiancée de Carlo, qui n'était autre la nièce du roi.

C'est curieux, cet opéra : les décors étaient beaux, la mise en scène pas mal (disons que concernant Verdi, cette année, j'ai vu pire), les chanteurs très bons, la direction d'orchestre parfaite, les chœurs impeccables. La musique de Verdi très belle. Mais je me suis ennuyée. Il manquait à cette histoire la chair et le sang que l'on sent palpiter, pas très loin, derrière…

Commentaires

1. Le jeudi 10 juillet 2008, 15:35 par andrem

Akynou, j'adore comme tu racontes en rigolant les sombres histoires des opéras de Verdi. Figure-toi que c'était un des sports favoris de mon père.

Bien avant d'en aimer la musique, car n'en doute pas, Verdi est mon préféré de tous les opéra-teurs, et Rossini un hors concours, j'ai pu ainsi découvrir les aventures du Trouvère, de Rigoletto, le rigolo rigoletto, de Nabucco, d'Aïda, et de quelques autres antiquités de ce genre. Que Hugo ou Shakespeare aient parfois été sollicités pour le livret ne l'empêchait pas, mon père, de nous mimer façon Buster Keaton les affres de Romeo, les vertiges du balcon, le désespoir des comparses, la noirceur d'Otello.

Un doux mélange d'invraisemblable, de ridicule, de kitsch et, c'est là le plus fort, d'émouvant. Mais je soupçonne la musique d'en être fortement responsable. Et le fameux "intendo intendo" du Trouvère me fait toujours frissonner, même si je sais que n'importe qui de normalement constitué aurait évité de se fourrer dans un pareil sac de noeuds.

2. Le jeudi 10 juillet 2008, 20:07 par Joël

> (alors que, d'après le livret, il n'est pas mort, mais en retraite au monastère de Yuste)

Je pense que si, il faut penser qu'il est mort et que s'il est vrai que Carlo, le grand inquisiteur et les autres croient reconnaître la voix de Charles Quint aux premier et quatrième actes, il faut y voir une apparition miraculeuse.