Gwadloup, fin d'un conflit exemplaire

Jamais bonne nouvelle ne m’a fait plus plaisir. Le LKP signait avec le préfet un protocole de fin de conflit et appelait à la reprise du travail. Plus de quarante jours de grève, pour arriver sur une victoire. Et un mouvement qui sans doute ne s’arrêtera pas là. Une prise de conscience d’une population qui a décidé de prendre son destin en charge et de ne plus courber l’échine en attendant des jours meilleurs. Une révolution, si ce n’est d’un mode politique, au moins d’une société.

Et un appel aussi, terriblement pressant que j’aimerais bien qu’on entende de ce côté-ci de l’Atlantique. On n’est pas dans une problématique coloniale stricto sensu dans la mesure où il n’y a pas une population autochtone exploitée par des dirigeants venus de l’extérieur. Tous ceux qui vivent aux Antilles y sont arrivé un jour ou l’autre, que ce soit les Blancs, colons ou engagés (blancs pauvres payant leur voyage par un engagement de 36 mois en général, qui pouvaient s’avérer plus court – beaucoup mourraient – ou plus long s’ils s’endettaient pour se nourrir ou nourrir une famille), les Noirs, esclaves pour la plupart, les Indiens, dits coolies malabars par dérision, dont l’intégration fut longue et douloureuse, etc. Les autochtones, les Amérindiens, avaient hélas très vite disparu, très vite été tués, il faut le dire. On est plutôt dans le schéma classique d’une exploitation d’une classe par une autre compliquée d’un problème de couleur. On est plutôt dans une société économique plus proche de celle du XIXe siècle, avec un patronat de choc (au-delà des Békés) qui refuse toute dialogue social. Et dans une île où les zones de non-droit sont beaucoup trop importantes. Ce que veulent les Guadeloupéens, c’est bien sûr une vie moins chère, du travail, etc. Mais surtout de ne plus être des citoyens de quinzième zone. Ils demandent à ce que le droit, rien que le droit, mais le droit s’applique chez eux comme ici, dans l’Hexagone. Le site Bonda Manjak (du nom du piment local, très fessus et qu’on a appelé familièrement bonda man Jak, le cul de madame Jacques) ne dit pas autre chose dans un post appelé Le Mépris qui fustige un sondage du Post.fr sur l’intérêt ou non de donner leur indépendance aux Antilles :

En réalité, ce que dénonce la population en grève c’est UN MANQUE D’ETAT. Où sont les fonctionnaires assermentés pour contrôler les prix ? Que fait l’INSEE ? Que fait même le Préfet qui ne vérifie plus les prix ? Il n’y a plus d’autorité forte pour contrer les puissances qui écrasent une population qui se sent prise au piège de l’insularité.

Souvent, quand on pose la question de la nationalité à un Antillais, il s’offusque : “Pourquoi vous me posez cette question. Parce que je suis noir ? Parce que mon île est lointaine ? Poseriez-vous la même question à un Ardéchois en colère, à José Bové par exemple ? Si ça se trouve, je suis français depuis bien plus longtemps que vous.” Le Guyanais Bernard Lama, interrogé par Yves Calvi pour Nonobstant,  ne disait pas autre chose.

A cet attachement, il existe une (parmi d’autres) raison historique, rappelée par Michel Giraud, sociologue au CNRS et spécialiste des sociétés antillaises, dans un entretien passionnant à lire dans Libération :

Nous ne sommes pas les enfants de l’esclavage, mais de la résistance à l’esclavage, comme le dit le poète Daniel Maximin. Les peuples antillais sont arrivés à l’existence civique dans le contexte de la Révolution française. La Révolution, c’est la coïncidence entre la lutte contre l’esclavage et la Déclaration des droits de l’homme. Quand les troupes révolutionnaires sont arrivées de France, les soldats et les esclaves insurgés se saluaient d’un «Bonjour citoyen !» C’est cela, l’imaginaire antillais. Et c’est pour cela que la Guadeloupe et la Martinique sont profondément attachées à la France et à la République. Elles ne sont pas dans la République par accident ou par calcul, mais à cause de la Révolution. Il y a ici une passion de l’égalité républicaine. Le drame, c’est que la République n’a pas tenu ses promesses.

Je trouve que c’est un mouvement exemplaire, maîtrisé de bout en bout. Il faut connaître la Guadeloupe, connaître sa violence, pour se rendre compte ce que cette grève a réussi : l’union de tout un peuple, pacifique, qui a réussi à faire bouger des choses bloquées depuis des dizaines et des dizaines d’années. Mais comme Michel Giraud, je garde un œil attentif sur les nationalistes à la tête du mouvement. Cela dit, Domota est un sacré leader. Il m’épate, parce qu’il a tenu, jusqu’au bout, sans jamais perdre on sang froid. Le pire pouvait cependant être à craindre, il n’y a qu’à voir sa sortie sur Canal 10 (une télé locale) (je viens de me rendre compte que TOUTES les videos présentant Domota sur Youtube ont été désactivées, heureusement Dailymotion existe). Je mets la traduction, puisque l’interview est en créole :





Domota: « Si quelqu’un blesse un membre du LKP ou un manifestant guadeloupéen, il y aura des morts. Il faut qu’on se le mette dans nos têtes. et je le redit solennellement : si quelqu’un blesse un membre du LKP ou un manifestant guadeloupéen dans le cadre des manifestations actuelles, si quelqu’un blesse un membre du LKP ou un manifestant guadeloupéen, il y aura des morts. »
Journaliste : « Et si quelqu’un du LKP blesse un chef d’entreprise ? »
Domota : « Je le redis encore : si quelqu’un blesse un membre du LKP, il y aura des morts ! »
Journaliste : « Et à l’inverse? »
Domota : « Je le redis encore : si quelqu’un blesse un membre du LKP, il y aura des morts! On n’a rien d’autre a dire la dessus. (…) Aujourd’hui il faut que l’on respecte les guadeloupéens en Guadeloupe. Nous disons aux békés, nous disons a Willy Angel, nous disons a Madame Koury que nous ne ferons pas marche arrière sur ce dossier et que si aujourd’hui ils veulent faire de la Guadeloupe un Mai 67, nous allons le faire. Et vous savez ce qu’ils proposent, 1,6 % d’augmentation, c’st même pas le coût de la vie (…) Et si c’est ce qu’ils veulent, si c’est la guerre civile qu’il veulent il peuvent compter sur nous !!! »

Pas toujours calme, M. Domota. Cela dit, force est de reconnaître que malgré l’envoi massif de gendarmes mobiles en Guadeloupe, malgré les maladresses, les injures, les bavures des forces de l’ordre [un jeune étudiant a été arrêté et tabassé, suspect dans le meurtre de Jacques Binot, sa grand-mère a été plaquée au sol. L’arrestation est racontée sur le blog Chien créole. Et le jeune étudiant, innocenté et libéré, témoigne sur ce même blog. Je ne sais pas s’il est tombé de vélo, mais il a une tête bien amochée. Il a été sauvé par son ordinateur. En effet, à l’heure de l’assassinat, il chattait su MSN.] le mouvement s’est tenu, et jusqu’au bout. Malgré la mort, aussi, de Jacques Binot. Dont les circonstances sont encore pleines de zones d’ombre

Je suis totalement frustrée. De ne pas être là bas pendant cette période là. J’aurais voulu voir ça de mes yeux. Etre avec eux. Etre avec les amis, la famille, vivre ça avec eux. Et puis aussi parce que les infos données par la majorité des médias hexagonaux sont vraiment trop parcellaires, trop lointaines. Il faut chercher et chercher encore pour avoir des infos intéressantes, pour comprendre ce qui se passe.

C’est ce manque qui a fait réagir Sadi Sainton, étudiant à l’université Antilles Guyane en Guadeloupe dans un long mail. Son témoignage est intéressant parce qu’il met en rapport ce que disent les médias hexagonaux et ce qu’il vit et observe. Tout en reconnaissant qu’il n’est pas journaliste, qu’il est partie prenante du LKP et qu’il n’est pas toujours objectif.

Une dernière info, et qui m’a fait sourire : le blog du LKP est propulsé par Dotclear… Y a pas, ils ont du goût :-)


Commentaires

1. Le vendredi 6 mars 2009, 06:51 par julio

Bravos la Guadeloupe, une bel victoire !

2. Le vendredi 6 mars 2009, 14:20 par pasdupe

Enfin des "informations"sensées. pourquoi ne pas tenter de piger dans la presse. C'est peut-etre fait?

3. Le mardi 20 avril 2010, 11:44 par Welsh

Une lecture tardive... mais une réaction malgré tout. Les gens de l'Insee ne sont pas là pour contrôler mais pour mesurer, nuance conséquente.
Et cette mesure est réalisée sur les prix, y compris en Guadeloupe, y compris avec des comparaisons spatiales avec la Métropole.
C'est le pouvoir exécutif et législatif qui ensuite, avec ou sans ces observations et ces mesures, prend des initiatives.

4. Le mardi 20 avril 2010, 20:48 par Akynou

Tardive en effet :-)
Je me demandais quand j'avais pu dire que l'Insee contrôlais… Relecture de la note, je suis rassurée : il s'agit d'une citation d'un autre blog, bonda manjak. Qui ne dit d'ailleurs pas que l'Insee doit contrôler. Le contrôle, il l'attribue aux « fonctionnaires assermentés pour contrôler les prix » Concernant l’INSEE, sa question était : que fait-il ? Juste ça. J'imagine bien que l'institut fait son boulot aussi sur les Antilles, mais le problème, c'est qu'il est invisible. Et c'est sans doute ce que voulait pointer le blogeur.