Immuable

La semaine dernière a Paris n’a pas été couronnée de succès. Les filles étaient chez leur père. J’étais chez une amie. Nous aurions dû toutes les quatre passer un bon moment auprès de gens que nous aimons.
Nous aurions dû.

Les filles ont eu la version que je redoutais. Centrée sur l’appartement. C’est à dire qu’en une semaine, elles sont sorties deux fois. La première le 14 juillet pour aller à la Grande Arche (grâce à une de mes copines) et chez un ami de leur père. La seconde pour aller au cinéma (grâce aux places que j’avais acheté à mon CE). Sans moi, je pense qu’elles auraient eu droit à la seule visite chez le copain de papa. Génial quand on a 8 et 10 ans (en fait, presque 9 et 11).

La grande a passé une journée et demi avec moi. Elle a réussi à éviter la visite chez le copain prétextant une amie à voir. Je l’ai récupérée pour dîner. Puis nous avons grimpé sur un toit pour voir le feu d’artifice. C’était plus marrant. Enfin nous sommes rentrées et elle a dormi sur un matelas par terre. Très bien dormi d’ailleurs a-t-elle souligné le lendemain. Car elle était seule sur son matelas. Chez son père, elle dormait avec un de ses sœurs et sa cousine. L’autre sœur dormant avec la grand-mère. Les cinq dans la même pièce. C’est à se demander pourquoi mon ex habite dans un 4 pièces.

Le lendemain, je l’ai emmenée faire les soldes. Elle a beaucoup grandi et beaucoup changé cette année. Toute sa garde robe était à refaire. Nous nous y sommes employées. Heureusement, elle est raisonnable et nous avons trouvé tout ce qu’elle voulait. Mais qu’est-ce que j’ai marché. Des Filles-du-calvaire jusqu’à Louvre, puis d’Opéra à Saint-Lazare, tout en faisant les boutique. J’ai fini la journée sur les rotules après l’avoir déposée chez papa.

Bon, c’est là que ça a commencé à merder. J’en avais eu un aperçu le mardi matin. J’ai reçu SMS sur SMS. Dès que quelque chose n’allait pas, j’avais un rapport. C’était stressant. Vous ne pouvez même pas aller au toilette sans recevoir un message qui vous appelle au secours. Entre la petite cousine détestable (une peste de 7 ans), les réflexions du père, ses dicktats, les réflexions de la grand-mère, les sœurs qui n’oublient pas d’être insupportables, j’ai eu de tout.

Florilège

“Je crois que Léone en a marre, elle veut rentrer”
“On en a toutes marre”

Un soir où il y avait des invités :
“On a rien à faire, on doit rester sur le canapé et attendre que ça se passe. Il veut pas qu’on regarde la télé ni qu’on bouge”
“On doit pas broncher, la merde”
“Je veux rentrer maman”
“Papa devient de plus en plus agressif et on mange des restes”
“Ils se font un super barbecue et nous, on a mangé des restes et des petits pois en boîte”

Un jour où j’étais à l’expo Martin Parr (au jeu de paume, vraiment intéressant)
“On part au cinéma mais la cousine fait une scène pour venir aussi. On veut y aller qu’avec papa, mais faut toujours qu’elle soit là”
“Y en a marre; on nous engueule tout le temps. Papa arrête pas. Mais quand c’est la cousine, il cède”
“Mamie voulait aussi un ticket que je lui paye avec mes sous, j’ai dit non, je me suis trop fait engueulée”
J’avais donné de l’argent à Lou au cas où, et deux carnets de tickets de métro. Pareil, au cas où. A chaque fois qu’ils se sont déplacés, c’est sur ces billets là. Dire que j’étais parfaitement sereine en regardant les photos de l’expo serait un poil abusif. Je bouillonnais.
“Soit je paie, soit je me fais démonter”
Et quand je lui propose d’appeler son père, elle répond
“Non, arrête, je vais tout me prendre dans la figure.”

Le soir même
“Papa est grave relou”
“Il nous gueule dessus pour rien, on peut pas parler sinon il s’énerve. Il nous force à regarder Fort Boyard…”
Là, quand même, je me suis marrée. Mais un peu jaune quand même. Avec ma copine on a hésité à aller les chercher. Et puis il n’y avait plus qu’un jour à tenir.

Le matin où je leur ai porté les places de ciné, Lou était à la laverie en train de faire les lessives de son père. L’après-midi, elle m’envoyait un SMS me disant
“Il veut que je fasse son repassage.”
J’ai vu le coup venir. Je lui au répondu de lui brûler une chemise histoire de le dégouter et qu’il ne recommence pas. Elle s’est marrée. Il faisait tellement chaud ce jour-là. Et puis apparemment, il n’a pas insisté plus que ça.
J’ai appris hier qu’elle l’avait fait, le repassage, le lendemain. Lui et sa mère avaient tellement insisté qu’elle avait fini par céder. Et pendant tout le temps qu’elle repassait, il y avait la grand-mère pour surveiller. Elle a bien essayé de bâcler le truc. Mais elle se faisait remonter les bretelles par la mamie
“Mais tu ne sais pas faire alors, chip. Tu es bonne à rien.”
En fait, pendant tout le temps où elle était là bas, la grand-mère a tenté de la dresser comme on dresse les filles. A remplir leur rôle. Le seul important. Celui de maîtresse de maison. Faire le ménage, laver, repasser, faire à manger. La dernière dois que nous avions été en vacances dans ma belle famille, c’est le père du Nôm qui s’était mêlé d’éducation. Maintenant, c’est elle. Elle ne le fait pas en mauvaise intention. Mais ni elle ni son fils n’arrivent à comprendre que ce système d’éducation est mort, qu’il ne sert à rien. Se conduire en tyran, dresser les petites filles à l’esclavage domestique, c’est continuer à se tourner vers un passé qui est irrémédiablement éteint. Ils sont conservateurs dans l’âme. Lui a pris des coups et s’est fait crier dessus pendant toute son enfance, il reproduit en refusant d’envisager ne serait-ce qu’une seconde l’idée qu’un autre mode d’éducation est possible et que le sien peut mener les enfants au désespoir. Elle qui a trimé toute sa vie pour un mari qu’elle n’aimait pas reproduit ce qu’elle a toujours connu. Ce que j’ai souvent déploré chez eux, c’est leur manque d’imagination. Il n’y a rien au delà de leur petit réel. Un univers étriqué dont ils ne se sortiront pas. Une drôle de famille. Morte. Passée.

Ma grande a toujours été victime des rebuffades de son père. Comme elle n’était pas (à cause de moi, et je le revendique) comme il l’espérait, qu’elle ne faisait pas à manger pour ses sœurs, qu’elle ne faisait pas de ménage ni de lessive ni de repassage, elle était bonne à rien. Elle ne savait rien faire. Qu’elle soit une des meilleures de sa classe, qu’elle soit championne dans son sport n’a toujours eu qu’une importance secondaire. Elle en a souffert, elle a cru qu’il ne l’aimait pas, qu’elle ne valait rien. Ce qui donne de l’assurance à une fille, c’est un père aimant et protecteur.

J’ai récupéré des filles fatiguées, fragilisées, énervées. Le premier jour, chez ma mère, elle l’ont passé entièrement dehors. N’en pouvant plus d’avoir été enfermées.

Tristes, tout de même, d’avoir quitté leur père. Tristes, mais soulagées.

Commentaires

1. Le samedi 25 juillet 2009, 22:20 par Bladsurb

Au moins ne seront-elles guère tentées, en cas de crise mineure, de te la jouer au chantage du genre "si c'est comme ça, on retourne chez papa" !

2. Le samedi 25 juillet 2009, 23:13 par Anne

J'ai un "il a de la chance qu'elles soient encore tristes de le quitter" qui me chatouille, là...

Bref. Ca, c'est fait.

3. Le dimanche 26 juillet 2009, 11:17 par julio

Tu es une très belle femme tes fille ont de la chance de t’avoir comme maman ! Pas facile d’être maman tout les jours mais tu es solide (dans ta fragilité de femmes). je t’envoi un bisou a toi et tes filles !
Les hommes et la belle famille pas de commentaire je les trouve lamentable !

4. Le dimanche 26 juillet 2009, 15:24 par Fauvette

Elles ont quand même une bonne capacité de résistance.
C'est bien triste qu'il ne comprenne pas qu'il se coupe d'elles, tout seul.

5. Le lundi 27 juillet 2009, 09:25 par mab

Le triste quand même me reste un peu en travers de la gorge...

6. Le lundi 27 juillet 2009, 16:40 par Lyjazz

Pfiou !
Quelles vacances pour ces 3 petites !
Au moins elles voient bien ce qu'elles voudront éviter chez un homme/garçon.

7. Le vendredi 31 juillet 2009, 09:00 par luciole

Je débarque de mes vacances là ... ça me met en colère de lire ça. ça me met en colère qu'elles aient encore à le subir... Des bises ...

8. Le samedi 8 août 2009, 20:14 par Akynou

Bladsurb : c'est vrai. C'est même une plaisanterie entre nous. Quand elles ne sont pas contentes, je les menace de les envoyer chez leur père :-)

Anne : tu peux le dire. Il a de la chance.
Julio : merci

Fauvette : oui, je me suis toujours battue pour essayer de le lui faire comprendre, même pendant notre séparation. Mais maintenant, j'ai laissé tomber. Ça va bien un moment. Advienne que pourra.

Mab : elles sont petites et c'est leur père... Enfin, c'est surtout la dernière qui est triste. Les deux autres, c'est autre chose.

Lyjazz : ah non, ce n'était pas des vacances. Les vacances c'était après :-) Pour le reste, j'espère surtout qu'elle ne voudront pas reproduire…

Luciole : Oui, j'étais en colère toute la semaine, et puis encore après. Et j'aimerais bien que ça avance maintenant...