Je me souviens

Anne se souvient des choses qu’elle a dû apprendre et demande : « Et vous, qu’est-ce qu’il vous reste, de vos par cœur ? »

Il était un grand mur blanc, nu, nu, nu
contre le mur une échelle haute, haute, haute
et par terre un hareng saur, sec, sec, sec…

Je me souviens de toute cette récitation apprise en primaire et je m’en suis servi comme histoire à raconter à Léone pour qu’elle s’endorme. Il y a aussi de nombreuses contines. Par contre, je regrette de ne pas me souvenir d’une chanson en occitan apprise dans une communale charentaise et que le maître nous faisait répéter en jouant d’un mini orgue à manivelle.

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

J’ai oublié le reste, mais je me souviens de l’émotion de cette histoire et de ces quelques vers d’un Hugo désespéré appris au collège.

C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Je me rappelle aussi la fin, à laquelle on ne s’attend pas, qui choque presque délicieusement, et qu’on regrette ensuite de connaître car on ne peut plus revivre cette sensation.

Deux et deux quatre, quatre et quatre huit huit et huit font seize…
Répétez ! dit le maître
Deux et deux quatre, quatre et quatre huit
huit et huit font seize…
Mais voilà l’oiseau lyre qui passe dans le ciel
l’enfant le voit, l’enfant l’entend, l’enfant l’appelle
Sauve-moi, joue avec moi, oiseau !
Alors l’oiseau descend
et joue avec l’enfant

Et plus que ce poème de Prévert, je me souviens de la chanson des multiplications

J’ai mis mon képi dans la cage
et je suis sorti avec l’oiseau sur la tête
Alors
on ne salue plus
a demandé le commandant
Non on ne salue plus

a répondu l’oiseau
Ah bon
excusez-moi je croyais qu’on saluait
a dit le commandant
Vous êtes tout excusé tout le monde peut se tromper
a dit l’oiseau.

Celui-ci, c’était pour le plaisir, c’est ma sœur qui devait l’apprendre. Mais il était tellement joli que je l’ai toujours gardé en tête. Et puis, c’est ma toute première notion d’anarchie… Les instituteurs savent-ils bien les graines qu’ils sèment ?

Dites-moi où, n’en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiades, et Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo, parlant quant bruit on mène
Dessus rivière ou sur étang,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Villon donc et il faut ajouter à ce texte celui de la ballade des Mercis ou le terrible

Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis
Car si pitié de nous pauvres avez
Dieu en aura plutôt de vous merci

de la ballade des pendus. Plus léger, sans doute, l’amoureux transi Ronsard, né dans la région où maintenant je vis

Mignonne allons voir si la rose
Qui se matin avait desclose
Sa robe de pourpre au soleil
N’a point perdu cette vesprées
Les plis de sa robe pourprée
Et son tein au votre pareil

Un grand libidineux qui aimait les jeunes filles assurément comme s’en moqua Brassens. Mais bien plus facile à apprendre que son contemporain José Maria de Hérédia dont je ne me souviens que du

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal

dans le même temps, les litanies que nous transformions et que j’ai retrouvé avec amusement en écoutant ma grande alors en cinquième et en quatrième

To be I was been
to eat I ate eaten
To have I had Had
To do I did done
To see I saucisse

Les cours d’anglais donc et de nouveaux sons à se mettre en mémoire. Et puis le lycée ensuite, avec une nouvelle langue encore

Las tierras, las tierras, las tierras de Espana
las grandes, las solas, desiertas llanuras
Galopa caballo cuatralbo
jinete del pueblo
al sol y a la luna

Et puis aussi cette petite chanson des soldats de Pancho Villa

La Cucaracha
La Cucaracha
Ya no puede caminar
Porque no tiene
Porque le falta
Mariguana que fumar.

Eh oui, elle figurait dans mon livre d’espagnol. Je le sais, j’ai vérifié. C’est un des rares que j’ai gardé avec mon Lagarde et Michard de terminale.

J’ai appris bien d’autres choses encore, mais de toutes celles que j’ai retenues, celles-ci sont les plus chères à mon cœur.

Commentaires

1. Le vendredi 22 janvier 2010, 23:13 par Lyjazz

Super !
Je me souviens de presque tous tes extraits !
Et puis d'autres encore.
Mais ce sont des bons souvenirs...

2. Le vendredi 22 janvier 2010, 23:43 par Akynou

Raconte, c'est une jolie idée qu'à eu Anne de poser la question :-)

3. Le samedi 23 janvier 2010, 01:53 par andrem

Tant pis pour toi, Akynou. Je te mets le commentaire interminable que j'ai mis chez Anne, tant les réactions hostiles dans les commentaires nombreux qu'elle a eu sur le thème du "par coeur" m'ont agacé, alors que ce n'était pas le sujet qu'elle voulait lancer. Du coup, je te l'impose aussi. Allez hop.

Contrairement à une idée très répandue ici, je suis le deux millième commentaire de ce billet, le "par cœur" n'est pas nul et je peste contre tout ce que j'ai lu jusqu'ici. Je dois m'absenter quelque temps et ne ferai pas de billet sur le sujet avant longtemps, l'Ours s'en chargera pour dire le contraire de ce que je pense, il l'a annoncé. Moi je vais commenter long et me faire honnir de la dame de ces lieux. Même pas peur.

D'abord c'est une gymnastique. C'est nul de prendre des poids dans chaque main et de monter et descendre pendant dix minutes chaque matin (bon, 1.5 kg chaque poids, faut pas exagérer non plus), il n'empêche qu'une journée sans ces poids du matin (enfin, 10h30) est une journée qui boîte. Gymnastique, donc.

Confort mental aussi. Oui parfois on apprend sans comprendre. Et un beau matin, deux jours, deux mois deux ans deux décennies plus tard, pof, bon sang mais c'est bien sûr. celui qui n'a jamais appris par coeur sous prétexte que c'est nul n'aura jamais connu cette sorte d'illumination subite, et aura perdu la connaissance de grandes joies. mais si messie.

Faculté de pensée enfin. Qui a appris par cœur se trouve débarrassé des contingences de la synthèse, lorsqu'il faut tout à coup penser, trouver le pourquoi du comment, le détail qui cloche, la parole menteuse qui semble si limpide, démêler le vrai du faux. Le "par cœur" devient un outil d'une efficacité redoutable, qui permet d'aller directement de la cause à l'effet sans passer par la case factuelle, sans passer par les lacets, les dérives, les apprentissages, tout ce qui faut connaître pour comprendre et qui ne peut, parfois, n'être connu qu'avant de comprendre.

Alors oui, il faut lister les verbes irréguliers, les tables de multiplications, qui prétendra parler anglais s'il ne connaît pas les verbes irréguliers, ou l'italien s'il n'en connait pas les pluriels, qui comprendra l'histoire s'il ne sait pas énumérer les faits dans le bon ordre, s'il ne sait que ceci est contemporain de cela, s'il ne se souvient pas de la dépêche d'Ems et de la défenestration de Prague, qui saura les enjeux internationaux de l'Iran et de la Chine d'aujourd"hui s'il n'en connaît pas les montagnes, les déserts, les climats, ne serait-ce qu'un peu.

Nous sommes tous là à déblatérer sur Haïti ou sur Almadinejab, et nous ne savons ni l'altitude de Téhéran ou la distance avec Cuba. C'est le "par coeur" et lui seul, pourtant, qui nous donnera ces informations, qui nous les mettra assez profondément dans l'esprit pour nous aider ensuite, mais seulement ensuite, à comprendre, ou du moins à se forger des outils pour ne pas se laisser embarquer dans les propagandes des uns et des autres.

Tant qu'on na pas appris par cœur, on ne sait pas à quoi servira cet apprentissage "nul". Je n'aime pas ce que tout le monde dit ici: "ça ne sert à rien, c'est nul, même l'ours le dit, c'est dire; ça ne sert à rien et il vaut mieux apprendre à comprendre. Et vous voilà contents de vous.

Content de vous, certes, mais pour comprendre, il en faut aussi, du "par coeur". La comprenette ne naît pas sous le sabot du cheval, mais aussi du vague savoir qu'on a emmagasiné dans sa petite tête. Sans forcément la gaver, il a bien fallu y mettre un peu de lest, un peu de plomb, à chacun ensuite de le changer en or. Il ne suffit pas de taper un mot clé dans gogueule pour accéder à "el connocer", comme me disait mon ami espagnol. Ni se promener en dilettante dans Wikipiéton. Sans le plomb, impossible d'y garder pied à terre, et d'y trouver ses pistes et son chemin critique.

Voilà, c'était ma mauvaise humeur d'avant que je parte. Bises à toutes et salut à tous, à dans trois semaines.

Voilà, j'ai fait mon prétentieux et mon donneur de leçon, et je pars en voyage dans un pays chaud où courent les éléphants et où pousse le riz. Je vais y bouder.

4. Le samedi 23 janvier 2010, 03:23 par Akynou

Tu charries de me mettre un copier coller de chez Anne, parce que et d'une moi je ne suis pas contre le par cœur, et pour plein de choses je suis d'accord avec toi. Et j'irai même plus loin.
Ensuite parce qu'ici, il n'y a personne qui a dit du mal du par cœur et ton commentaire tombe donc complètement à plat. Tu aurais pu te montrer moins feignant et proposer un commentaire plus adapté à ces lieux.
Je n'ai pas lu les commentaires chez Anne. Je lis rarement les commentaires, sauf les siens quand elle répond aux miens Mais je vais aller voir, du coup. :-)

5. Le samedi 23 janvier 2010, 07:50 par Anne

Akynou, ce qui est drôle c'est que vos souvenirs m'en ont ramené d'autres à la surface. Le hareng saur, notamment !!

C'est drôle que d'un constat (un peu provoc, certes) sur ma fainéantise scolaire ait déclenché autant de réactions.

Mais aussi les pépites que ça a fait remonter, c'est bien joli.

La plupart des choses que je sais par coeur, maintenant, c'est pour le plaisir d'un beau vers (donne moi la main, pour l'inquiétude... Ah Aragon !!), comme quoi, même si ma paresse de jeune fille m'a laissé des traces, la mécanique fonctionne encore bien !

6. Le samedi 23 janvier 2010, 08:03 par julio

A chaque esprit sont corps, a chaque corps sa mémoire, et a chaque mémoire sais morts !
Les graines que l’ont plante doive mourir pour donner du fruit ! Moi qui n’ai pas une grand mémoire je pense que l’ont est riche que de se qui nous manque le plus ! Même les pierres on une mémoire, quand on les frapes l’une contre l’autres elle crie sais la preuve qu’elles ont de la mémoire. Pour être honnête je dirai qu’il me reste ; Mon courage, ma volonté, un esprit qui ne se résigne pas, et ma bonne humeur ! Parfois je regarde mon père et ma mère, et je me demande d’ou leur viens leurs énergies? Je croie que l’homme est la mémoire de sont enfance !
Et moi je suis enfant de l’amour je ne crains rien, un pas devant l’autres et ma route se fait, je n’ai reçu que la vie en héritage et j’ai l’intension de la dilapidé !

7. Le samedi 23 janvier 2010, 14:59 par andrem

Tu as raison je charrie, mais c'est parce que je suis feignasse.

J'ai voulu seulement ajouter mon plaidoyer à ton billet poétique, et non attaquer ce qui n'avait pas lieu de l'être (et le néant). Et j'en ai peut-être découragé tes commenteurs à toi. Et chez Anne, ce n'est pas non plus le billet d'Anne qui me chagrinait.

Tu peux tout effacer, ce n'est pas grave, j'ai tout gardé dans mon "par cœur", et à mon retour de voyage, je mettrai en ligne chez moi.

Et j'aime beaucoup le texte de Julio, là juste sur ma tête.

8. Le dimanche 24 janvier 2010, 20:19 par Lartemizia

Alors là, c'est pas sympa !!!! Le seul souvenir de par coeur qui me restait vraiment, hop, tu me le chopes !!! Mais c'est quoi ces manières?
Bon, tu es pardonnée, tu as bien dit que c'était à moi de l'apprendre.
Pour aller dans le sens d'andrem, je regrette de ne pas avoir été plus studieuse quand j'étais à l'école. Il me resterait plus de souvenirs de mes parcoeurs. Ils me manquent, ces textes, ces dates, ces lieux. La flemme, c'est dommage. J'aimerais tellement être capable de réciter un long texte que j'aime, juste pour le plaisir....