L'infinie tristesse de Nicolas Rey

La première fois que j’ai lu un texte de Nicolas Rey, il ne me faisait ni envie ni plaisir. J’étais secrétaire de rédaction à JVS*, je relisais ce jour-là les pages Culture, dont celle sur les livres. Et c’était un pensum. A cause de Rey justement. Contrairement aux autres chroniqueur (Assayas pour la musique, qui parlait toujours de U2 et Decoin pour le cinéma qui me donnait vraiment envie de voir les films), Rey faisait n’importe quoi. Son texte ne respectait jamais la longueur désirée, parlait de tout, sauf du bouquin qu’il devait chroniquer. Et c’était à nous, les soutiers, de trouver des solutions. C’est-à-dire le plus souvent de refaire la maquette pour qu’elle s’adapte car on ne pouvait évidemment pas toucher au texte de l’artiste, rédiger une légende intelligente du bouquin – pour que le lecteur comprenne de quoi on parlait et pourquoi telle photo d’auteur avait été choisie –, tout cela en 100 signes, alors que ce noceur de Rey en avait eu 2500 et n’avait pas été foutu de remplir son contrat.

Bref, Rey me mettait la rate au court bouillon. D’autant qu’il ne se limitait pas à la chronique. On le sollicitait souvent pour ce que j’appelais les pages mondaines : interview d’actrices, de mannequins. Il avait la plume pour ça. Du boulot vite fait bien fait à la rémunération confortable (une signature, ça se monnaie).

Et puis un jour, le salaud m’a bien eue. Pour une fois, il ne s’agissait pas d’un bouquin qui venait de sortir. Rey avait, paraît-il, beaucoup insisté pour en parler, même s’il n’était pas dans l’actualité. C’était ce roman-là, et pas un autre. Comme d’habitude, les responsables avaient cédé devant le caprice de la starlette. Je me suis retrouver de corvée. Je bougonnais tout en m’attelant à la lecture du texte. Pour voir si la maquette collait ou s’il fallait tout changer. Comme d’habitude. Mais là, je suis restée scotchée.

C’est l’histoire d’une petite maison dans la prairie. Deux gamins jouent dans leur bain, la mère vaque à ses occupations dans la cuisine. Et le père les observe tous les trois comme si c’est la dernière fois qu’il les voit. Parce que c’est la dernière fois qu’il les voit. Il les quitte pour toujours, il s’échappe, la nuit venue. Une histoire de désertion qui pourrait être banale, sauf que j’en ai eu le cœur serré et que j’ai eu envie de lire le livre. En deux feuillets, Nicolas Rey était arrivé à me faire oublier son nom pour m’embarquer et m’emmener du côté de la tristesse.

Le livre s’appelle Intimité, il est d’Hanif Kureishi, publié en 10/18. Je ne l’ai pas acheté. A l’époque, je n’avais pas beaucoup d’argent, même pour les poches et je ne lisais que les bouquins en service de presse. Mais je ne l’ai jamais oublié. Et je n’ai plus jamais lu Nicolas Rey de la même manière. Parce que, même quand il faisait n’importe quoi, il le faisait avec grâce.

Et puis un jour, sa chronique n’est pas arrivée, ni la suivante. On a improvisé. On a fait sans. Le rédacteur en chef chuchotait, sans plus s’étendre, que Nicolas était au plus mal, dans une clinique. Ailleurs… Nous avions déjà vécu cela, à JVS, des artistes qui partaient dans un sale état pour des hôpitaux desquels ils revenaient, ou pas. Qui ne bossaient plus pour nous. C’est la vie d’un journal : les gens arrivent, repartent. On les côtoie, ou pas. Parfois, on les a au téléphone, on les rencontre, on échange quelques mots. Parfois jamais. Mais de toute façon, ça finit toujours de la même manière. Un jour, ils partent. Ou c’est vous qui partez et vos chemins ne se recroisent plus. J’ai oublié Nicolas Rey.

Jusqu’à la publication de son dernier bouquin, que j’ai acheté. Parce que ai eu envie de savoir pourquoi il écrivait, comment il écrivait, ce qui le faisait encore tenir ou écrire. Il y raconte Un léger passage à vide, une manière assez élégante, plutôt dans son style, de dire qu’il a été complètement à la ramasse pendant bien trop d’années. Qu’il y a perdu trop de choses importantes pour ne pas avoir un sursaut. C’est léger, c’est grave, ça prend des airs de ne pas y toucher. Mais on retrouve, dans la plupart des pages, ce à quoi on ne s’attend pas de la part d’un noceur et qui pourtant les habite tous. Une infinie tristesse et beaucoup d’amour. C’est exactement ce qui m’avait séduite dans sa chronique sur Intimité. Un texte que l’on retrouve pratiquement tel quel dans son livre. Parce que, quand même, le Rey, il ne pouvait pas faillir à sa réputation…

 

Un léger passage à vide. Nicolas Rey, Au Diable Vauvert. 17 euros parce qu’il les vaut bien.

(*) JVS, c’est ainsi que Nicolas Rey nomme un journal pour lequel il a commis des textes et dans lequel j’ai cru reconnaître celui qui a été ma maison pendant de nombreuses années.

Commentaires

1. Le lundi 22 février 2010, 07:16 par Valérie de Haute Savoie

Il m'a toujours intrigué du temps où il intervenait dans l'émission de canal+ "en apparté" (je crois que c'était un titre approchant). Et je l'ai entendu parler de son livre que je m'étais dit que je lirais bien. Tu m'en redonnes l'envie.

2. Le lundi 22 février 2010, 08:41 par Anne

Parfois, c'est bien de changer d'avis. Surtout dans ce sens là !

3. Le lundi 22 février 2010, 09:43 par karmara

J'ai bcp bcp aimé le livre de Nicolas Rey ! Son humour, l'absence d'autocomplaisance… Certes, c'est un peu foutraque, mais pas grave. Je l'ai dévoré. Sa chronique dans JVS s'appelait-elle vraiment "Entre les lignes" ? ;)

(Dans mon canard, pas de plumes connues. Et pourtant les rédactrices ne tolèrent guère que l'on change une virgule à leur prose incandescente ! :))
++

4. Le lundi 22 février 2010, 12:15 par akynou

Valérie : Il a suivi Pascale Clark sur France Inter. Il a une chronique dans son émission le matin

Anne. Oh il y a des choses sur lesquelles je n'ai pas changé d'avis le concernant :-)

5. Le lundi 22 février 2010, 19:14 par julio

Nicolas Rey je sais qui ces et j’ai entendu parler de lui, mais j’ai jamais rien lu de lui je vais lire sont livre pour me faire une idée du personnage !moi je suis entrain de lire un livre de Bernard weber / paradis sur mesure, je n’aime pas trop mais bon je vais aller jusqu’ au bout du livre !

6. Le mardi 7 décembre 2010, 05:51 par Cheap Jordans

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