Les journalistes ne sont pas des Indiana Jones

Depuis le début des manifestations de l’automne, des vidéos ou des posts courent sur Facebook et twitter montrant ou décrivant des journalistes en train de se faire cogner dessus par les force de l’ordre. Dans la plupart des vidéos, les tabassés protestent arguant du fait d’être journaliste. Comment ? S’insurgent des blogueurs, les journalistes se prendraient-ils pour des sur citoyens ? Ainsi, dans un papier sur Elise Lucet et sa no réaction aux propos racistes de Jean-Pierre Guerlain, Pier-Alexis Vial – qui tient un blog par ailleurs souvent intéressant –, s’étonne, voire se scandalise :

il faut réécouter attentivement le début pour se rendre compte d’un autre “scandale” : l’un d’eux déclare “nous tapez pas dessus, on n’est pas comme les autres là”. Quels “autres”? J’ose espérer qu’il ne parlait pas des manifestants… Mais aussi : “J’ai pris des coups de matraque! Alors que je suis de la presse!!” s’égosille-t-il. Tiens donc. La carte de presse est une sorte de carte d’immunité. Le gars lambda peut s’en prendre, d’ailleurs ce serait bien pour faire un scoop encore une fois sur les violences policières, mais moi, le journaliste, me toucher est un crime de lèse-majesté? On est loin du journalisme d’investigation.



Allons donc, on serait un bon journaliste d’investigation parce qu’on accepterait de se faire taper dessus lors d’une manifestation que l’on couvre pour raison professionnelle ? Je trouve cela puéril. Je trouve que c’est avoir une idée puérile de notre profession. Nous ne sommes pas des Rouletabilles, ni des Indiana Jones (qui lui était archéologue d’ailleurs). Notre métier, ce n’est pas l’aventure dont nous accepterions les dangers avec le sourire. Nous ne sommes pas tous des reporters de guerre. Ceux-ci sont même une minorité. Notre métier, et également celui des reporters de guerre, c’est d’informer et un pays démocratique tel que le nôtre se doit de nous laisser travailler dans de bonnes conditions. Alors voilà ce que j’ai répondu à Pierre-Alexis Vial.

Je suis d’accord avec vos réactions sur la présentation et le travail d’Elise Lucet. Mais un peu moins pour la suite. Vous faites un amalgame entre des situations différentes qui sont autant de raccourcis agaçants voire dangereux.

Les “stars” de l’info ont été choisis parce qu’ils sont ce qu’ils sont. Qu’ils l’étaient déjà avant de devenir présentateurs de grand messe cathodique. L’attitude d’Elise Lucet est déplorable, non professionnelle, je le confirme, télé ou pas, mais… pas étonnante. Elle est toujours du côté du manche, si je puis dire. C’est elle qui dernièrement interrogeant un syndicaliste l’attaquait en disant : « Alors, vous organisez la pénurie. »

Le cas des photographes et journalistes qui se font tabasser lors de manifestation est très différent. Vous semblez trouver qu’ils ont un ego démesuré parce qu’ils ne se prennent pas pour des manifestants comme les autres. Mais ce ne sont pas des manifestants. Ils sont là pour leur boulot. Imaginez que des pompiers ou des infirmières ou des médecins, appelés sur les lieux pour faire leur métier, soient pris à parti par les forces de l’ordre et soient tabassés. Et gueulent : “Nous tapez pas dessus, on n’est pas comme les autres là.” Vous n’auriez sans doute pas de mots assez durs pour condamner ces incidents.

En France, les journalistes sont censés pouvoir travailler normalement, sans se faire taper dessus, parce que la France est un pays démocratique. Faire un rapprochement avec les journalistes qui prennent des risques dans des pays en guerre ou dictatoriaux est indécent. Indécent pour les journalistes, indécent pour notre pays. Je sais que nombreux sont ceux qui pensent que les libertés essentielles sont grignotées par le pouvoir en place. J’en fais parti. Mais pas au point de penser qu’il est devenu dangereux, ici, chez nous, dans notre pays, d’exercer son métier quand on est journaliste.

J’ai découvert avec plaisir que je n’étais pas la seule à être choquée par de tels amalgames. Aliocha, lui réagissait aux propos d’un autre blogueur (cité par Pier-Alexis Vial) repris par Marianne2. Comme Pier-Alexis Vial aurait aimé qu’Elise Lucet réagisse aux propos de Guerlain, j’aurais apprécié que Marianne2, qui ne peut pas ne pas avoir une idée sur la question, réagisse aux propos reproduits. 

Commentaires

1. Le lundi 18 octobre 2010, 12:27 par Anne

En même temps, que n'importe qui se fasse taper dessus à l'occasion d'une manifestation, ça me choque, mais ça doit être mon côté "bisounours".

Tu sais, ça me rappelle une scène de "Rouge baiser", où Charlotte Valandrey se fait tabasser que le héros reporter photo la tire des bras de la police... pour prendre des photos qu'il publiera le lendemain...

Mais quoi qu'il en soit, effectivement, le journaliste qui vient à la manif pour en rapporter de l'actu n'est pas un manifestant, au même titre que les flics qui en assurent la "sécurité" ou les secours qui viennent porter assistance.

2. Le lundi 18 octobre 2010, 18:06 par Akynou

Anne, oui, évidemment, je trouve aussi que personne ne devrait se faire tabasser par les forces de police. Mais c'était pas le sujet :-)

3. Le lundi 18 octobre 2010, 19:36 par Anne

Je sais bien, mais ça s'est imposé comme une force irrésistible sous mes doigts !!

4. Le lundi 18 octobre 2010, 21:32 par Valérie de Haute Savoie

Tiens moi aussi ces réactions outrés de blogueurs m'avaient dérangée sans que je ne mette vraiment le doigt sur le pourquoi. Ton exemple des infirmiers est exactement ce que je ressentais sans le comprendre vraiment.

5. Le lundi 18 octobre 2010, 22:28 par andrem

Akynou, pourquoi feins tu de ne pas savoir que la question n'est pas qu'on puisse frapper un journaliste qui n'est pas là pour manifester. On les frappe non point MALGRE le fait qu'ils sont journalistes, mais PARCE QUE ils sont journalistes.

Ils ne sont pas des Indiana Jones, ils font leur boulot comme nous faisons le nôtre, et ils tiennent à rentrer chez eux le soir entiers, comme tout le monde. Mais, même dans ce qui se prétend encore une démocratie, ils dérangent. Il y a des métiers qui dérangent, et le métier de journaliste en fait partie, et tu le sais aussi bien que moi.

Alors on les amadoue en les cajolant pour qu'ils ne fassent pas leur métier, et on les frappe s'ils le font. Ils ont donc raison de brandir leur carte de presse, que tous sachent que dans ce pays la police frappe les journalistes qui font leur métier en sachant qu'ils sont journalistes.

Ceci dit, le métier de journaliste en France reste encore un métier moins dangereux que celui d'ouvrier sur un chantier de tunnel ou devant un haut-fourneau, et c'est tant mieux.

6. Le lundi 18 octobre 2010, 23:16 par Bladsurb

Il me manque sans doute du contexte, mais la vidéo quand je la vois ne me donne pas du tout l'impression d'un journaliste qui est là pour faire son boulot, mais d'un type qui fanfaronne devant des CRS qui s'apprêtent à charger des casseurs après la dispersion d'une manif, et imagine se protéger derrière sa carte de presse. Alors que les CRS tentent d'avoir une vue de la situation, il les invective en leur demandant d'être raisonnables (#wft ?), et quand ils commencent à vraiment bouger, il reste délibérément dans leurs pattes (ils ouvrent un passage pour des pompiers, lui demandent de reculer, et lui au contraire fait obstacle obstinément). Le tout en restant bien dans le champ de la caméra. A la limite, cherchant les ennuis pour pouvoir jouer les martyrs. Bref, pas convaincu du tout qu'il se fasse frapper en tant que journaliste ; plutôt, il se fait dégager du chemin parce qu'il les fait chier depuis un moment par son comportement.

7. Le mardi 19 octobre 2010, 01:15 par Akynou

Bladsurb, ce n'est pas possible, on ne parle pas de la même video (du coup je l'ai mise sur le post). Dans celle dont je parle, il n'y a pas de camion de pompiers ni d'invectives (a aucun moment il n'y en a ni d'un côté ni de l'autre d'ailleurs). Qu'un photographe reste près de la source possible de photos possibles est normal, cela fait parti de son boulot. On ne voit à aucun moment un type fanfaronner devant des CRS prêts à charger des casseurs. On voit juste un type se faire maltraiter (on le voit même très bien), d'autres personnes essayer de calmer le jeu. Et le photographe détale une fois vomi par la masse des flics SANS SON APPAREIL PHOTO.
Je reproduis ici la légende qui accompagnais la video sur Line Press : « Fin de manifestation contre la réforme des retraites place de la Nation à Paris le 16 octobre 2010. Pas de tension particulière une douzaine d'individus chahutent les forces de l'ordre lors de l'évacuation de la place. Cependant les gendarmes mobiles se montrent extrêmement nerveux et les coups de matraque pleuvent sur les quelques manifestants restant mais aussi sur les passants et les journalistes présents. Le jeune photographe vu sur cette vidéo s'est simplement un peu trop approché des gendarmes lors de l'interpellation d'un manifestant. L'attitude d'extrême nervosité des forces de l'ordre dans cette situation calme a surpris les observateurs. »
Ce serait un cas isolé… Mais d'après mes contacts dans le milieu des photographes de presse, nous en serions à 4 agressions caractérisées par ces témoins privilégiés que sont les photoreporters, dont un chevronné. En quelques jours.
Ce n'est peut-être pas assez pour en déduire, comme nous le suggère Andrem, qu'il y aurait là comme une volonté, pas forcément un ordre, mais une impunité promise en cas de dérapage… Et que des blogueurs enfoncent la matraque en dénonçant ces salauds de journalistes… je trouve que c'est un peu beaucoup.

8. Le mardi 19 octobre 2010, 01:18 par Akynou

Andrem : je ne feins pas ne pas savoir, ce n'était pas le propos. Je ne dénonçais pas les pratiques policières, je répondais à un blogueur qui trouve fort de café qu'un journaliste ose réclamer de ne pas être tabassé.

9. Le mardi 19 octobre 2010, 06:21 par julio

LA France est numéro 43 dans le monde pour la liberté de la presse. Puis pour se qui est de donnes des coups je croie que les CRS reçoive des ordres du pouvoir, les troupes de chocs c'est pas des lumières. Ils ne sont pas choisis pour leurs QI, à la télé ils regardent que les filmes de rombo. Il me semble que la presse subi beaucoup des différents organismes du pouvoir et que beaucoup de soi-disant professionnel de l’édito n’est que des relais des autorités en place. La presses vas mal mais les milliardaires se batte comme des chiffonniers pour achetés les journaux bizarre non ! pour des hommes qui n’aime pas perdre de l’argent. Les pouvoirs ont toujours voulu contrôlé les medias, mais c’est impossible, et surtout en démocratie.

10. Le mardi 19 octobre 2010, 07:28 par Bladsurb

On ne parle effectivement pas de la même vidéo. Aliocha réagit à Marianne2 qui reprenait un billet de article11 qui parle de cette vidéo : http://www.dailymotion.com/video/xf... dont le contexte est plus détaillé par rue89..