BDM

Non, ce n’est pas une VDM quelque peu enrhumée. Quoi que… C’est l’acronyme de bridage des mineurs. Et c’est le sujet du film de Maïwen, Polisse, que j’ai été voir avec ma fille aînée.

Dès que j’en ai entendu parlé, j’ai su j’irai le voir. D’abord parce que j’aime beaucoup cette femme. Ensuite parce que le sujet qu’elle avait décidé d’aborder frontalement me parlait. La vie des policiers membres de la brigade des mineurs. Brigade où j’ai passé un après-midi. Pas pour un reportage. Pour accompagner mes enfants et témoigner. Un peu comme la femme jouée par Sandrine Kimberlain, mais pour une affaire moins grave. Mon ex battait mes enfants, il ne les violait pas.

Le film est fort. Mal ficelé parfois, mais fort. Mal ficelé par exemple parce que je ne comprends pas trop le pourquoi l’histoire du petit Solal. Et je comprends encore moins pourquoi tant d’articles en parlent et présentent ce qu’il dit comme le moment le plus poignant. Pour moi, c’est le plus mièvre et aussi le moins crédible. Du violeur qui pleure et reconnaît ses tort à l’enfant qui n’a pas de séquelles et remporte sans trembler la compétition de gymnastique. Tout finit bien. Avec une belle image du garçon qui sourit et soulève sa coupe de champion. Les journaux ne le disent pas, ils ne parlent que de ses boucles blondes, de ses questions sur la pédophilie que je n’ai même pas retrouvées dans le film. L’histoire de Solal, pour moi, elle est de trop, elle ne sert à rien sauf à ajouter un moment rassurant. Parce qu’il est sans doute plus rassurant en effet de se souvenir d’une histoire qui finit bien. Même si la chute finale n’est pas si belle et qu’au bout il y a la mort.

Quand même, j’ai trouvé autrement plus poignante et forte l’histoire de cette femme africaine qui vient donner son enfant à la brigade parce que cela fait six mois qu’elle vit dans la rue avec lui et qu’elle ne veut plus de ça pour lui. Cela oui, c’est du vécu. Et cela finit mal, parce que, malgré toute la bonne volonté de la brigade, tous ses efforts, il faut séparer cette mère de son enfant car aucun foyer ne les veut ensemble. C’est quelque chose que j’ai vu, oui. La détresse de cette femme, avec son accent, sa voix douce, les choses terribles qu’elle débite avec ce calme que l’on n’atteint que lorsqu’on est totalement au fond du gouffre, ce léger zozottement qui ferait presque sourire, le désespoir d’abord muet, puis hurlant du gamin, oui, ce sont des choses que je reconnais, que j’ai vues dans les familles réfugiées dont les enfants étaient dans la même école que la mienne. La lutte de tous les jours de ces femmes. Ce sacrifice ultime pour que l’enfant, au moins, soit sauvé. Cette incroyable dignité dans le désespoir souligné par un geste, celui de se masquer les yeux. Non là, pas d’image d’Epinal, on ne va pas nous raconter le bonheur du gamin dans son foyer.

Fort aussi, mais on connaît son talent, le rôle interprété par Sandrine Kimberlain. Cette femme qui soudain comprend ce que lui dit son enfant, et le gouffre qui s’ouvre. Oh, pas tout de suite. Pas d’un coup. Mais c’est bien un gouffre dans lequel  s’effondre l’apparence tranquille du bonheur familial pour l’illusion duquel on consent à passer sous silence tant de choses. Mais la profondeur du gouffre, on n’en prend la mesure que lorsque le père incestueux admet très volontiers faire l’amour à sa fille et, avec un sourire cynique, affirme qu’avec les gens qu’il connaît, il ne pense pas en prendre pour vingt ans, non. Ignoble. Mais bien réel. Et quel comédien aussi. Il faut savoir jouer les salauds intégraux.

Car c’est peu dire que les acteurs sont formidables. Parce qu’on y croit à leurs histoires, celles qu’ils vivent, celles qu’ils reçoivent. On croit aussi à leurs fous-rires, aux cocasseries du quotidien. Parce qu’il ne fait pas croire, on rit beaucoup dans ce film. Et heureusement, parce que sinon, il serait insupportable. Et puis j’ai retrouvé des choses. Je me souviens de la jeune inspectrice qui nous avait reçues. Elle devait avoir à peine une trentaine d’années. Je me rappelle sa neutralité. Il n’y avait pas de bienveillance ni d’agressivité. Elle n’était pas là pour juger. Mais pour enregistrer nos dépositions et les transmettre. Elle était étonnée que j’ai pu déposer une main courante dans mon commissariat et qu’on l’ai reçue, là-bas. Alors que ce n’est pas du ressort du commissariat de quartier. Il aurait fallu qu’ils m’envoient à la brigade, directement. Elle m’a demandé si je voulais porter plainte. Je lui ai demandé si ça servait à quelque chose. Probablement à rien a-t-elle répondu.

La plupart de mes souvenirs sont flous. Au rez-de-chaussée il y avait des portiques de sécurité. Cela venait d’être refait. Il y avait du monde qui allait et qui venait. Je crois qu’elle est venue nous chercher. Je ne me souviens ni de l’étage ni des couloirs. On nous a installées dans une petite salle d’attente, pas dans les couloirs comme dans le film. Il y avait des livres et des jouets pour enfants, comme chez le pédiatre, la psy, les psychologues, les associations chargées de suivre les familles à problème… Bref, comme partout. Elle venait nous chercher les unes après les autres. Ça a duré longtemps. Elle ramenait une de mes filles, repartait avec une autre. Et puis ça a été mon tour. Je l’ai suivie dans les couloirs. Je ne me souviens pas si c’était au même étage, ou plus haut. Il y avait des travaux. Son bureau, qu’elle partageait avec quatre ou cinq collègues, était tendu d’un bleu soutenu. Exactement comme dans le film. La même couleur. Ça, j’ai reconnu tout de suite.

Il y a un autre truc dont je me souviens parfaitement, c’est que je n’ai pas eu peur. Je veux dire pas dans cette brigade. A aucun moment. Je ne risquais rien. Pourtant, j’étais en plein tempête. Pingpong entre les assistants sociaux, celle qui nous suivait dans le cadre de la mesure demandée par le juge pour enfant, celui du collège de ma fille aînée. La surenchère entre les deux. Et la menace de me prendre les filles et de les placer. Je vivais dans l’angoisse perpétuelle. Mais là bas, à la BDM, je n’ai pas eu peur. Comme si, pendant une après-midi, quelqu’un avait momentanément pris mon fardeau. 

A la fin du film, la salle est restée totalement muette et silencieuse. Pendant la quasi totalité du générique. Nous étions tous enfoncés dans nos fauteuils, sans dire un mot, à regarder défiler les noms des acteurs, des producteurs, des assistants, des caméramans, des perchistes… Il nous a fallu, à tous, un long moment pour descendre.

Quelque part, ça m’a rassurée. Je n’étais pas sûre de tenir le coup, je n’étais pas sûre de mes cicatrices. Mais j’ai reçu ce film comme les autres, comme s’il ne m’était rien arrivé de particulier, comme si je n’avais jamais mis les pieds dans cette brigade. Même pas mal. Cela me prouve donc que je vais globalement bien et me confirme que tout cela est derrière moi. C’est quand même une chouette chose.

Cela dit, il est 3h20 du matin et je ne dors toujours pas…

J’ai remis en ligne tous mes billets de cette période là.

Commentaires

1. Le dimanche 6 novembre 2011, 10:47 par Luce Luciole

J'avais très envie de le voir, mais en ce moment je me sens trop fragile pour encaisser.

2. Le dimanche 6 novembre 2011, 13:15 par Akynou

Hum, j'ai encore fait un joli lapsus. Au lieu décrire brigade des mineurs, j'ai écrit bridage des mineurs… Tant pis, je le laisse.
Luce : je te comprends. Moi, j'avais besoin de me confronter à cela.

3. Le lundi 7 novembre 2011, 23:33 par Lyjazz

C'est fort ce que tu écris.
Je ne sais pas si j'irais le voir.
Mais je me souviendrais de ton billet, de ce que tu as vécu, du fait qu'en France la justice propose d'enlever ses enfants à une mère qui veut les sauver...