"Nous ne sommes ici que pour obtenir des prix" et autres vérités sur le journalisme

« “Nous ne sommes ici que pour les prix” et autres vérités sur le journalisme est un article publié dans la Columbia Journalism Review. Une journaliste italienne free-lance y explique ce qu’est le journalisme de guerre. Elle raconte aussi les exigences des rédacteurs en chef qui n’ont jamais foulé un champs de bataille mais qui, depuis leur tranquille rédaction, réclament du sang et des morts. Si vous arrivez à la fin de cet article, vous comprendrez de nombreuses choses. » José Yoldi


Sans doute, quand j’aurais le temps, ouvrirai-je un blog pour parler de mon métier, le journalisme. Mais pour le moment, c’est ici que je publie la traduction que j’ai faite de cet article d’une pigiste italienne, Francesca Borri. Ce texte a été publié la première fois en espagnol dans la revue argentine Elpuercoespin (le porc-épic). La publication originale est en anglais dans Columbia Journalism Review. Je l’ai moi-même trouvé sur le blog de José Yoldi, El Ultimo Recurso (le dernier recours)
Pardon par avance pour la traduction, ce n’est pas mon métier. Mais je ne crois pas avoir à aucun moment déformé les propos de Francesca Borri.

Enfin, il m’a écrit. Cela fait un peu plus d’un an que je travaille en free-lance pour lui, année pendant laquelle j’ai choppé la tiphoïde et une balle dans le genou. Mon rédacteur en chef a regardé les infos, a pensé que je faisais parti des journalistes italiens pris en otage et m’a envoyé un mail qui disait : « Si tu arrives à te connecter, est-ce que tu pourrais nous faire un live twitt de ta détention ? » Ce jour-là, quand je suis revenue à la base rebelle où je campe, dans l’enfer qu’est devenu Alep, dans la poussière, la faim et la peur, j’espérais trouvé un message amical, une gentille accolade, un soutien. Je n’ai trouvé qu’un mail de Clara, qui passe ses vacances dans ma maison, en Italie. Elle m’avait déjà envoyé huit messages « urgents » : elle cherchait ma carte du spa pour y entrer gratis. Les autres messages ressemblaient à celui-ci : « Brillant ton article d’aujourd’hui, aussi brillant que ton livre sur l’Irak. » Sauf que mon libre ne traite pas de l’Irak, mais du Kosovo.



Les gens ont une image romantique du pigiste : un journaliste qui remplace la sécurité d’un salaire régulier par la liberté d’aller couvrir les événements qui le fascinent le plus. Mais nous ne sommes pas libres du tout, bien au contraire. En fait, la seule possibilité pour moi de trouver du travail, c’est d’être en Syrie ou personne n’a envie d’être. Et pas à Alep, pour être très précis, mais au front. Parce que les rédacteurs en chef, en Italie, veulent du sang et du bang-bang. J’écris sur les islamistes et le réseau d’aides sociales qu’ils ont créé – les vraies racines de leur pouvoir –, un article qu’il est bien plus difficile de construire qu’un papier à propos du front. Je m’efforce d’expliquer – pas seulement pour émouvoir, mais pour provoquer une réaction – et je reçois pour toute réponse : « Mais qu’est-ce que c’est que ce papier ! Six mille mots et personne ne meurt ? »

En fait, j’aurais dû le comprendre quand mon rédacteur en chef m’a demandé un article sur Gaza. Parce que Gaza, comme cela arrive régulièrement, était en train d’être bombardée. J’ai reçu cet email. « Tu connais Gaza par cœur. Tout le monde se fout que tu sois à Alep ! » Ben voyons !

La vérité, c’est que j’ai atterri en Syrie parce que j’ai vu les photos d’Alessio Romenzi publiée dans Time. Alessio Romenzi est entré clandestinement à Homs alors que personne encore ne savait qu’Homs existait. J’ai regardé ces photos tout en écoutant Radiohead : ces yeux qui me regardaient fixement, les yeux de ces personnes assassinées par l’armée d’Hafez el Assad, une par une alors que personne n’avait même jamais entendu parlé d’un endroit appelé Homs. C’est comme si un clou venait de s’enfoncer dans ma conscience et j’ai su qu’il fallait que j’aille en Syrie immédiatement.

Mais qu’on écrive d’Alep, de Gaza, de Rome, les éditeurs ne font pas la différence. Ils te payent la même chose. Soixante-dix dollars par article (53 euros). Même si on se trouve dans des endroits comme la Syrie où les prix ont triplé à cause de la spéculation rampante. Par exemple, dormir dans une base rebelle, sous le feu des mortiers, sur un matelas même le sol, avec pour seule boisson une eau jaunasse qui m’a provoqué des fièvres typhoïdes, cela coute 50 dollars (38 euros) la nuit ; louer une voiture coute 250 dollars (190 euros) par jour. Du coup, je suis obligée d’augmenter les risques pris, au lieu de les minimiser. Car non seulement je suis incapable de m’offrir une assurance (presque 1000 dollars le mois), mais je n’ai pas non plus les moyens de payer un fixer ni un traducteur. Nous sommes seuls devant l’inconnu. Les rédacteurs en chef savent très bien que 70 dollars pour une article, cela nous pousse à économiser sur tout. Il savent aussi que, si nous sommes gravement blessés, nous aurons la tentation de ne pas survivre parce que nous ne pouvons pas nous payer le luxe d’être blessés, au sens monétaire du terme. Mais ils achètent nos articles, alors qu’ils refuseraient sans doute d’acheter un ballon de football Ni*ke cousu à la main par un enfant pakistanais.

Avec l’apparition des nouvelles technologies, on a commencé à penser que la vitesse c’est l’information. Mais c’est une logique autodestructrice : les contenus sont devenus totalement standardisés et plus rien ne distingue un journal d’un autre, une revue d’une autre. Du coup, il n’y a aucune raison de payer le reporter. Ce que je veux dire c’est que, si c’est juste pour avoir l’info brute, j’ai Internet, et c’est gratuit. La crise actuelle est celle des médias, pas des lecteurs. Les lecteurs sont toujours présents, et malgré ce qu’en pensent la majorité des rédacteurs en chef, ils sont intelligents et demandent de la simplicité sans simplification. Ils veulent comprendre, pas seulement être au courant. Chaque fois que je publie une chronique sur la guerre, je reçois des messages qui me disent : « D’accord, l’article est bien, le tableau est beau, mais moi, ce que veux, c’est comprendre ce qui se passe en Syrie. » J’adorerais leur répondre que je ne peux pas envoyer d’article d’analyse de la situation parce que les rédacteurs en chef le jetterait en me disant : « Non mais tu te prends pour qui ma fille ! » sans tenir compte que je possèdes des diplômes universitaires, que j’ai déjà écrit deux livres et que j’ai passé quelques dix années dans des pays en guerre, d’abord comme fonctionnaire d’organismes de droits de l’homme puis comme journaliste. Ma jeunesse, ça vaut ce que ça vaut, a disparu quand j’ai été arrosée de fragments de cervelle humaine en Bosnie. J’avais 23 ans.

Les pigistes sont des journalistes de seconde classe. Et s’il n’y a que des pigistes ici en Syrie, c’est parce que c’est une guerre sale, une guerre du siècle dernier : une guerre de tranchée entre les rebelles et ceux qui sont fidèles au régime en place. Ils sont si près les uns des autres qu’ils peuvent s’interpeler pendant qu’ils se tirent dessus. La première fois que je suis arrivée sur le front, je n’en ai pas cru mes yeux quand j’ai découvert les baïonnettes qui ne devraient plus figurer que  dans les livres d’histoire. Les guerre d’aujourd’hui, ce sont des guerres de drones, mais ici, on se bat mètre par mètre, rue par rue, et c’est sacrément flippant. On vit tout ça, mais les rédacteurs en chef, en Italie, nous traite comme des enfants : si une photo fait la une, ils disent qu’on a juste eu de la chance d’être au bon moment au bon endroit. Si on obtient une histoire exclusive, comme celle que j’ai écrite en septembre dernier sur la vieille Alep dévorée par les flammes, une ville classée au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, alors que les rebelles et l’armée bataillaient pour la contrôler. J’ai été le premier reporter étranger à pénétrer dans cette ville. Et les rédacteurs en chef de dire : « Comment cela se fait-il que mon envoyé spécial n’a pas pu entrer dans cette ville si toi tu as réussi ? » j’ai reçu un email de l’un d’entre eux : « Je publie ton histoire mais je mets la signature de mon correspondant. »

Camera
NIKON D700
Focal Length
35mm
Aperture
f/2
Exposure
1/750s
ISO
200

Francesca Borri à Alep Photo: Alessio Romenzi

Et puis, en plus, évidemment, je suis une femme. Un nuit il n’y a pas longtemps, ça bombardait de partout et j’étais assise dans un coin, avec la seule expression que l’on peut avoir quand la mort peut arriver à n’importe quel moment. Un autre reporter s’est approché de moi, il m’a regardé de haut en bas et a dit : « C’est pas un endroit pour les femmes. » Qu’est-ce qu’on peut répondre à un mec de ce genre. « Imbécile ! ceci n’est un endroit pour personne. » Si j’ai peur, c’est que je suis prudente. Parce qu’Alep n’est que poudre et testostérone et tout le monde est traumatisé : Henri qui ne peut parler que de la guerre ; Ryan, constamment sous amphétamine… Malgré tout, malgré tous ces hommes désespérés, c’est vers moi qu’ils se tournent, moi la femme fragile, et ils veulent savoir comment je vais. Je suis tentée de leur répondre : je vais comme toi. En fait, ces nuit où j’arbore une expression douloureuse, ce sont les nuits où je me protège, ou j’expulse de moi toute émotion ou sentiment. Ce sont les nuits où je me préserve.

Parce que la Syrie, ce n’est plus la Syrie. C’est un asile. On y trouve l’Italien chômeur qui est venu rejoindre Al quaïda et que sa mère cherche partout à Alep pour lui donner une fessée. Il y a le touriste japonais venu au front parce qu’il avait besoin – disait-il – de deux semaines d’émotions. On y trouve aussi le juriste suédois venu chercher des preuves de crimes de guerre. Il y a ces musiciens nord-américains, arborant des barbes à la Ben Laden, parce que cela « les aide à passer inaperçu » alors qu’ils sont blonds et mesurent 2 mètres. Ils ont apporté des médicaments contre la malaria, alors qu’ici, il n’y a évidemment pas de malaria. Ils veulent les livrer tout en jouant du violon. On rencontre aussi les différents fonctionnaires des différentes agences des Nations unies qui, quand je leur signale un gamin atteint de leishmaniose (une maladie que l’on contracte ici par la piqûre de la mouche des sables) et si je leur demande s’ils ne peuvent pas aider ses parents à l’emmener en Turquie pour le faire soigner, me répondent que non, parce que ce n’est qu’un enfant et qu’eux traitent l’enfance comme un tout.

Mais en fin de compte, nous sommes des reporters de guerre, non ? Une bande de frères (et sœurs). Nous risquons notre vie pour porter la parole des sans-voix. Nous avons vu des choses que la majorité des gens ne verra jamais. Nous sommes un puits rempli d’histoires à raconter lors des dîners, des convives cools que tout le monde souhaite inviter. Mais la vérité triste est qu’au lieu d’être unis, nous sommes nos pires ennemis ; et la vraie raison pour laquelle on ne nous paie que 70 dollars par article, ce n’est pas qu’il n’y a pas d’argent. Il y a toujours de l’argent pour un article sur les fiancées de Berlusconi. La vraie raison est que j’ai demandé 100 dollars, mais qu’un autre était prêt, lui, à faire l’article pour 70 dollars. La compétition la plus féroce règne entre nous. Comme la fois où Beatrice m’a donné une fausse adresse pour être la seule à couvrir une manifestation. Et je me suis retrouvée au milieu des franc-tireurs. Juste pour une manifestation, une parmi tant d’autres.

Nous prétendons que nous sommes ici pour que personne ne puisse dire : « Je ne savais pas ce qui se passait en Syrie. » Alors qu’en fait, nous ne sommes ici que pour remporter des prix, pour gagner en visibilité. Nous nous étranglons les uns les autres comme si un Pulitzer était à notre portée, alors qu’il n’y a en fait rien à gagner. Nous sommes coincés entre un régime qui ne donne un visa que si nous sommes contre le rebelles, et les rebelles qui, si nous sommes avec eux, ne nous permettent de voir que ce qu’ils veulent bien nous montrer. La vérité, c’est que nous sommes un désastre. Après deux ans, nos lecteurs se souviennent à peine de la localisation de Damas, et le monde, instinctivement, décrit ce qui se passe en Syrie comme une grande pagaille parce que personne ne comprend rien – on ne retient que le sang, le sang, le sang… C’est pour cela que les Syriens ne nous supportent plus. Parce que nous montrons au monde des photos comme celle de cet enfant de 7 ans arborant un cigare et une Kalashnikov. Il est évident qu’il s’agit d’une mise en scène, mais on la vue dans tous les journaux et les pages Web en mars. Et tout le monde s’exclamait : « Ces Syriens, ces Arabes, quels barbares ! » La première fois que je suis arrivée là bas, les Syriens m’arrêtaient et me disaient : « Merci de montrer au monde les crimes du régime. » Aujourd’hui, un homme m’a interpelée en me disant : « Tu devrais avoir honte. »

Si j’avais compris quelque chose à la guerre, je n’aurais pas perdu mon temps à écrire sur les rebelles et les fidèles, sur les sunnites ou les chiites. Parce qu’en vérité, la seule chose qu’il y a à raconter sur la guerre, c’est comment ne pas avoir peur. Tout peut s’arrêter en un instant. Si j’avais su cela, je n’aurais pas eu autant peur d’aimer, d’oser vivre, au lieu de me retrouver ici, maintenant, me pelotonnant dans un coin obscur et qui sent mauvais, regrettant désespérément tout ce que je n’ai pas fait, tout ce que je n’ai jamais dit.

Et toi qui seras vivant demain, qu’attends-tu ? Pourquoi n’aimes-tu pas assez ? Toi qui as tout, de quoi as-tu peur ?

Francesca Borri. 18/7/2013

A l’exception d’Alessio Romenzi, les noms dans cet article ont été modifiés.

Francesca Borri a publié deux livre, un sur le Kosovo, l’autre sur Israel et la Palestine quand elle travaillait dans une organisation des droits de l’hommes. Elle est devenue journaliste quand elle a compris qu’elle importunait plus les hommes et les femmes de pouvoir parce qu’elle écrivait que par ses talents de juristes.

Commentaires

1. Le lundi 22 juillet 2013, 16:47 par Gilsoub

Poignant, et intéressant, merci pour la traduction !

2. Le lundi 22 juillet 2013, 18:39 par Marion

Ça met foutrement mal à l'aise..

3. Le samedi 27 juillet 2013, 08:46 par le-gout-des-autres

Avoir cet âge là pour découvrir le cynisme du système !
Ton vrai nom, ce ne serait pas "La Belle au bois dormant" ?

4. Le samedi 27 juillet 2013, 22:59 par akynou

Mon cher Goût des autres qui porte si mal son pseudo, d'où tu me parles ? Est-ce que tu crois que j'ai découvert cette situation hier et que, atterrée, j'ai décidé de publier ce texte ? Tu me prends pour qui, pour une de ces donzelles que tu cherches à impressionner avec tes commentaires sarcastique à la mord moi le nœud ? Quand on ne connaît pas quelqu'un, on s'abstient de ce genre de commentaire sinon on risque de se faire retourner le compliment. Il est temps que tu te réveilles !

5. Le samedi 10 août 2013, 21:11 par la passante

ca me désole de voir tous ces commentaires de représentants de commerce sur ce post si, euh, interpellant, alors j'en laisse un sans beaucoup de substance pour te remercier d'avoir posté ça :)

6. Le lundi 12 août 2013, 01:49 par Akynou

Merci la passante :-)
D'ordinaire, j'essaie d'être plus vigilante vis-à-vis des pourriels. Mai ce sont les vacances, j'ai quelque peu trainé :-)