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jeudi 29 juillet 2010

Dans les ruines du Chellah

En passant près du Chellah, Oxygène m’avait raconté : « Tu sais, nous venions ici en vélo. C’était notre terrain de jeux. Nous y passions des heures. » J’ai jeté un coup au terrain de jeux en question. Une forteresse aux murailles ocres, impressionnante dans la lumière de la fin d’après-midi, et qui semblait propice à enflammer les imaginations enfantines. Les murailles recèlent des trésors qui, depuis, ont été mis en valeur. On y trouve en effet pèle mêle des vestiges romains, une nécropole mérinides, une école coranique du XIIIe siècle et des HLM pour chats, cigognes et ibis.


A l’entrée, un homme nous aborde et me propose d’être notre guide. J’hésite. Très gentiment, il ajoute que ce n’est pas grave, mais qu’il a besoin de travailler. Qu’il n’est là que pour cela. Du coup, j’accepte, et franchement, j’ai eu raison. Il a commencé par nous parler de la végétation : le nom des arbres, des fleurs. Sur une terrasse, nous découvrons le panorama : le minaret de l’ancienne école coranique, le fleuve et plus loin la ville de Salé, tout blanche.


Le site domine la vallée le Bouregreg. Ce fut sans doute l’emplacement de la première agglomération à l’embouchure du fleuve, un comptoir carthaginois et phénicien. Mais les plus vieux vestiges trouvés sont ceux d’une cité romaine. Les restes d’une voie principale ont été dégagés ainsi que ceux d’un forum, d’une fontaine monumentale, d’un arc de triomphe, etc. On voit aussi l’emplacement des échoppes sur la rue commerçante et derrière celui des ateliers des artisans. Il s’agit sans doute de l’ancienne cité de Sala ou Sala Colonia. Nous découvrons le bas d’une statue de marbre. Le guide nous explique que le haut a été confié au musée archéologique de Rabat. Puis il nous emmène vers les anciens termes. Ils sont fermés. On envisage, toujours d’après notre guide, d’y installer un petit musée. Nous descendons encore et arrivons dans les jardins. C’est le royaume des flamboyants (au vue des feuilles, ce ne sont pas les mêmes qu’en Guadeloupe), poinsettias, agapanthes, volubilis, fleurs de canaa, oreilles d’éléphants…


Il y a également une variété d’hibiscus que je ne connaissais pas, des petites clochettes tigrées rouge et jaune, ravissantes. Nous remontons vers l’école, arrivons près du bassin où coule une source. L’eau est claire et si fraîche… L’eau s’écoulait ensuite dans un bassin, à l’intérieur de l’école, dans ce qui devait être un magnifique patio couvert de zelliges, et permettait aux élèves de l’école, aux pèlerins de faire leurs ablutions avant la prière. Sur le côté des patios, des murets encore debout délimitent les anciennes cellules des étudiants.

Notre guide nous explique que le premier sultan mérinide Abu Youssef Yakoub choisit les ruines de Salé pour construire une mosquée. Il y fut enterré en 1286 ainsi que sa femme et après lui quatre de ses successeurs. Mais c’est le sultan noir, Abou Al-Hassan érigea, sur les fondations des enceintes romaines, les impressionnantes murailles qui ceinturent la cité des morts. En 1339, il y fit construire un véritable complexe funéraire et perça ces murailles de la fameuse porte octogonale par laquelle on pénètre. Précaution contre les assaillants, la porte est en chicane. Mais elle est tellement gigantesque qu’on peut s’y presser en nombre.

Au centre de cette nécropole, il ne reste que quelques pans de mur de la Zouïa., un établissement religieux à la fois mosquée,  école coranique et centre d’hébergement pour les pèlerins et les étudiants. Nous quittons la salle d’ablutions pour aller voir le mausolée du sultan noir. On peut voir encore quasiment intacte la stèle du sultan noir ainsi que celle de sa femme, chrétienne convertie à l’Islam qui reposent tous deux ici avec un de leur fils. A côté du mausolée, les tombes des autres membres de la famille, descendants, cousins, frères, sœurs. La tombe de l’épouse du sultan, Lalla Chellah, couverte de zellige, est toujours un lieu de pèlerinage. Ce n’est pas le seul.


Juste à côté, la petite mosquée. Il n’y a plus de plafond, mais les arches sont encore là ainsi que les colonnes. L’ensemble est d’une grande finesse et légèreté. Une architecture tout en délicatesse. Notre guide nous indique l’endroit où se plaçait l’imam pour la prière. J’en profite pour raconter aux filles l’histoire de la mosquée de Cordoue, et sa phénoménale acoustique qui permettait à l’imam de se faire entendre dans toute la salle principale grande de 1,5 hectare. Cette prouesse fut détruite par les catholiques, lors de la reconquête, qui crevèrent le centre pour construire une cathédrale baroque. Ce qui leur valu le courroux de Charles Quint qui les tança en leur écrivant qu’ils avaient détruit ce qui était unique pour construire ce qu’on voyait partout.


Mais nous sommes au Chellah, au Maroc, et Cordoue est loin. Le guide après nous avoir montré la tombe de l’imam, nous emmène près des marabout, ces mausolées où sont enterrés des savants, des médecins et des lettrés et qui ont, nous dit-on, un pouvoir de guérison. Le petit chemin mène au bassin des anguilles. Tout autour, une vingtaine de chats dorment, certains le ventre à l’air, ce qui montre que s’ils ne mangent pas toujours à leur faim, ils ne sont pas pourchassés ni maltraités. Dans l’eau, comme dans tous les bassins de se type, des centaines de pièces de monnaie. Et les fameuses anguilles. L’une d’elle, grosse comme un bras d’une de mes filles, est réfugiée dans un trou du mur. Elle ne sort que sa tête et semble surveiller tout ce qui passe, comme une concierge acariâtre. 

Le vendredi, l’entrée du Chellah est gratuite. Les pèlerins s’y pressent alors. Notamment les femmes stériles qui portent des œufs en offrande aux anguilles dans l’espoir d’enfanter un jour.

Le guide nous ramène vers les hauteurs. Son travail est terminé. Vient le moment délicat du paiement. Je n’ai aucune idée du coût. Très simplement, il me dit que son tarif est de 50 dirham, soit un peu moins de 5 euros. Vu toutes les explications données, c’est très raisonnable, ce qu’Oxygène me confirmera en disant que c’est effectivement le tarif. Mais je n’ai pas la monnaie. « C’est pas grave, dit le guide. Tu feras la monnaie en sortant et alors tu me paieras. » Et il remonte vers l’entrée. Nous, nous repartons faire des tours et détours parmi les ruines suivies de près par les cigognes qui ne nous quittent pas de l’œil. Elles ont toujours fait halte ici, avant de repartir plus bas dans le sud. Mais avec le réchauffement climatique, elles ne se fatiguent plus à voler vers l’Afrique noire. Elles ont colonisé les lieux : arbres, minarets, murailles. Parfois sur plusieurs étages. Il paraît que c’est leur claquement de bac qui a donné son nom au fleuve.


Clap clap clap, c’est la fin de la visite. Clap clap clap, nous sortons de la citadelle, clap clap clap, je règle le guide au passage en le remerciant chaleureusement, clap clap clap font les portières de la voiture quand Karaba vient nous chercher. Nous rentrons à la maison après une bien jolie après-midi.

Trois jolis sites pour en savoir plus

Le chellah de Rabat, nécropole mérinide
Chellah un monument historique

La nécropole du Chellah