samedi 23 janvier 2010

J'en ai marre des clichés des articles de presse

Ce matin, je me suis fâchée contre mes étudiants. J’étais en train de corriger une brève sur Haïti, et je tombe sur « l’île maudite ». S’il y a une expression qui m’énerve ces derniers temps, c’est bien celle-là. On voit ça partout dans la presse. Mais à eux, comme je les avais sous la main, je leur ai dit ma façon de penser : « Vous diriez, vous, que la République dominicaine est un pays maudit par la nature ? Non. Il ne l’est pas. Pourtant, c’est la même île. Ou que le Japon est une île maudite ? Pourtant il a subi des tremblements de terre aussi violents.
La situation qu’Haïti connaît n’est pas due à la nature, à une malédiction, mais à une politique économique, une exploitation  menée par la France, par les Etats-Unis. Alors ne venez pas me dire qu’elle est maudite. Victime, oui, mais pas maudite.

– Mais madame,  on lit ça partout… (oui, hélas, je m’en suis rendue compte figurez-vous…)

– Et c’est parce qu’on dit des conneries partout que vous êtes obligés de les répéter ? Réfléchissez donc par vous-même. La presse est en train de crever de ça, de cette langue convenue, où l’on utilise toujours les mêmes clichés. Alors si vous, qui n’êtes même pas encore dans le métier, vous vous y mettez, mais dans dix ans, la presse aura définitivement crevé.

J’y ai été un peu fort. Mais ils ont convenu que j’avais raison. J’espère que cela les fera réfléchir.

Parce que, quand même, ça veut dire quoi maudit. Ces jeunes, ce que je leur reproche, c’est de ne jamais ouvrir un dictionnaire. Mais dans cette profession, ils sont loin d’être les seuls. Car si mes confrères ouvraient de temps à autre un de ces livres, ils y verraient que :
- le premier sens de maudit, c’est qui encourt la réprobation. Vous pourriez me dire, vous, en quoi Haïti encourt la réprobation ? Et la réprobation de qui ? A part donner raison aux sectes de tout genre qui déjà prolifèrent sur cette île, aux racistes, à quoi sert ce mot ?

Deuxième sens : Détestable, exécrable. Faut-il vraiment que je commente ?

Dernier sens : Rejeté, réprouvé, condamné. Sans doute par ceux qui la traite de maudite. Par ceux qui l’ont tenue bien loin, oublié, au point de ne pas savoir quoi en dire quand elle est revenue aussi brutalement dans le cœur de l’information.

Jamais la presse n’a choisi plus mauvais qualificatif que celui-ci. Jamais elle n’a été plus à côté de la plaque qu’en employant ce terme. Enfin, quand je dis jamais, je me trompe. Elle n’a fait que ce qu’elle fait régulièrement. Dans la concurrence infernale à laquelle se livrent les médias, personne ne prend de risque. On parle des mêmes sujets de la même manière. Avant, chaque journal avait son propre concept. Mais il a disparu le concept. Si je vous montre un papier du Nouvel Observateur et une autre de L’Express, sans vous dire d’où je les ai pris, qui fera la différence entre les deux ? Même leurs unes se ressemblent et mettent en avant les mêmes sujets au même moment. Ah oui, parce qu’il s’agit bien de ne pas prendre de risque. Il s’agit plus de ne pas perdre de fric, voire d’en gagner, que de délivrer une réelle info avec une valeur ajoutée. Du coup, on traite tous des mêmes sujets et de la même manière. La presse française est devenue d’un conformisme à pleurer. Idem pour la télé. Entre le journal de TF1 et celui de France 2, quelle différence dans la façon de traiter un sujet ? Aucune. A tel point que sortis de leur contexte, ces reportages ne peuvent être identifiés. TF1 ? France 2, Tf2 ? France 1 ?

Dans la rédaction dans laquelle je travaillais, je me plaignais de ne pouvoir distinguer les articles de quelques uns de mes confrères. Pas tous, certains avaient un vrai style. Je lisais deux lignes et je reconnaissais leurs papiers. Mais pour d’autres… rien à faire : les mêmes constructions, les mêmes expressions, les mêmes clauses de style. Et, surtout, les mêmes clichés. La France est forcément terre d’accueil (alors que, soyons sérieux, elle est terre d’accueil pour pas beaucoup de monde,…), la Corse est forcément l’île de Beauté, les premiers caracolent toujours en tête, l’énergie est celle du désespoir, etc.

On utilise également les mêmes registres. Pour la situation économique, par exemple, on utilisera des métaphores météorologiques : Nuages sur la conjoncture, coup de froid sur les salaires, tempête dans l’hémicycle. Autres champs sémantiques largement utilisés, la géologie, le sport et la guerre : le séisme électoral, l’UMP mobilise ses troupes, levée de bouclier, la dernière ligne droite, Fillon monte au filet…

Comme le souligne Alain Joannes dans Le Journalisme à l’ère électronique (passionnant pour des tas d’autres sujets) : « Ces clichés privent les reportages et les commentaires de significations précises. Ils donnent une impression de paresse intellectuelle et de manque de courage. Ces clichés évite aux journalistes d’utiliser des mots qui pourraient froisser la susceptibilité des gens du pouvoir. » Et il cite un petit manifeste d’Eric Hazan, LQR, la propagande au quotidien que j’ai également été consulter et qui n’est pas à piquer des vers.

Hazan décrit notamment comment cette langue de clichés joue tout d’abord sur les euphémismes pour atténuer, par exemple, les maux de la société : on ne parle plus de grève mais de mouvements sociaux, plus d’infirmes mais d’handicapés, plus d’arabes mais de Maghrébins, plus de chômeurs mais de demandeurs d’emplois. On ne dit plus les pauvres, mais les gens de condition modeste. « Comme si les pauvres n’avaient plus le droit d’être orgueilleux », commente Hazan. Le recours à l’anglicisme fonctionne de la même manière : il remplace le mot français afin de l’adoucir. Une autre forme d’euphémisme consiste à utiliser des mots en « post » tel que post-industrie pour essayer d’oublier la période d’industrialisation et ainsi refermer la page sur les ouvriers pauvres et la lutte des classes. C’est une façon de dire au lecteur : vous n’y pouvez rien.

Le problème, c’est que cette monotonie, le fait d’avoir l’impression de lire partout la même chose, écrit qui plus est de la même manière, fait que l’on s’ennuie à lire, à écouter. Et on se lasse. On n’a plus envie. Et pourtant, l’info, on sait que c’est nécessaire, mais on n’arrive plus à accrocher, à se sentir concerné. Autre conséquence, la perte de crédibilité de ceux qui utilisent cette langue : vendus pour les journalistes, tous pourris pour les politiques sont les termes que l’on trouve régulièrement dans les commentaires des articles de presse sur le Web ou dans les blogs. En définitive, le résultat est le même : une certaine désaffection des médias. Et croyez-moi – c’est ce qui me navre le plus – cette désaffection me touche également.

jeudi 14 janvier 2010

Dey

Dey-o m-rélé dèy-o
Ayiti roy (bis)
Ayiyti chéri min pitit-ou mouri
Sa ka poté dèy-là pou ou roy
Ayitoma min sab-ou lan draspora
Min péyi-a ap kaba
Sa ka poté dèy-la pou ou Ô

Ayiti jé fémin
Ayiti désonnin
Ayiti détounin
Sa ka poté dèy-là pou ou
Ayiti m-mrélé-m
Kok ou rélé tout san-ou
Kok péyi-a sanblé
Roy-Roy pou konbit-là



Deuil, je crie le deuil d’Haïti
Deuil, je chante le deuil d’Haïti
Haïti chérie, voici que tes enfants sont morts
Et que les autres sont nus
Qui va porter le deuil pour toi
Ayititoma, ton sang est en diaspora.
Le pays se meurt
Qui portera le deuil
Haïti rendue aveugle
Haïti détournée
Haïti zombifiée
Qui portera ce deuil
Haïti, je t’appelle
Je t’appelles pour que tu m’appelles
Que tu appelles et réunisse ton sang
Pour le grand Koumbite


Photo REUTERS/Eduardo Munoz vue sur Boston.com

Moi je ne sais pas quoi dire. Cette île, c’est tellement hors normes. A première vue, une histoire, des hommes et surtout des malheurs. Comme si elle était punie d’avoir été la première nation noire forgée par d’anciens esclaves. Un des endroits les plus pauvres de la planète, déjà, qui a, chaque fois qu’il a envisagé la possibilité de se relever, pris un bon coup sur la tête.

Mais à regarder de plus près, la réalité est à la fois plus compliquée et plus isimple. Pas de force mystérieuse ni métaphysique. Non, que de l’humain.

Haïti fut d’abord forcé d’accepter, en 1825, la reconnaissance d’une « dette de l’indépendance » vis-à-vis de la France alors que son économie commençait à tout juste à se relever. En effet la guerre de libération avait détruit toute l’économie, décapité les élites, ravagé les plantations… Pour la France, il s’agissait surtout de ne pas courir le risque d’autres guerres d’indépendance. Elle y a mis le paquet envoyant force navire de guerre, menaçant d’envahir, de réduire, de retourner à l’avant. Haïti a dû céder et, jusqu’à l’aube du 20e siècle, a dû se saigner aux quatre veines pour rembourser environ 150 millions de francs-or (renégocié ensuite à 90 millions, il paraît que ce serait l’équivalent de 31 milliard de dollars, c’est en tout cas la somme qu’Aristide à réclamé à la France, mais il n’avait aucun moyen de le lui imposer, lui), une somme colossale, en s’endettant et ce dès 1828. Les richesses (comme celles provenant de la vente du café) furent, dès le début, consacrées au remboursement.

Puis est venu le temps de la domination américaine. L’occupation de l’île d’abord. Puis les politiques agricoles hasardeuses qui ont entraîné la disparition des cochons de l’île puis la fin de la production agricole avec l’arrivée massive de riz américain. Les conséquences furent terribles sur la population campagnarde. Il faut ajouter à cela
- la dictature des Duvallier (qui ont amassé une énorme fortune en détournant non seulement l’aide internationale mais également les prêts des différents gouvernements, aggravant ainsi la dette du pays) et leurs sinistres tontons macoutes, dictature soutenue par les gouvernements occidentaux
- les fariboles sur le vaudou et les zombis (encore un coup des Américains), dont s’est d’ailleurs bien servi la famille Duvallier pour terroriser la population,
- Aristide qui a trahi son peuple après lui avoir donné tant d’espoir,
- une classe riche, mulâtre méprisante du petit peuple de crève la faim,
- des cyclones qui font plus de ravages sur un habitat de misère,
- et maintenant, un tremblement de terre de 7,5 sur l’échelle de Richter…

Pourtant, Haïti, qu’on connaît si mal, ce sont des paysages qui vous coupent le souffle, une population très pauvre, mais aussi très jeune, qui bouffe la vie, et qui aimerait bien bouffer tout court aussi d’ailleurs (allez voir le webdocumentaire que je viens de mettre en lien, il est remarquable), des musiciens internationalement connus (Tabou Combo, Dadou Pasquet, Wyclef Jean, Beethova Obas, Toto Bissainthe, Boukman Experyans, j’en passe et des pas moins bons), des écrivains remarquables (Frankétienne, Lyonel Trouillot, Jacques-Stephen Alexis, Louis-Philippe Dalembert, Edwige Danticat, René Depestre, Dany Laferrière, Jean Métellus, Jacques Roumain, pour ne citer que les plus connus, et j’en oublie), une diaspora immense présente de New York à Montreal en passant par Paris, et toutes les grandes villes d’Europe.

Alors oui, la nouvelle du tremblement de terre ce matin m’a laissée sans voix. Et puis j’ai été chercher dans ma discothèque ce disque de Toto Bissainthe et cette chanson, pour chanter, moi aussi le deuil. Porter le deuil. Solidaire de cette île qui souffre.

Mais il ne faut pas s’arrêter là. Il faut, dans la mesure de nos moyens, participer à la solidarité. Il faut donner, à la Croix Rouge, à Médecin sans frontières, à Médecins du Monde, à la Fondation de France (sans trop non plus disperser les dons parce que l’aide doit arriver au plus vite). Haïti a besoin de nous.

En dehors des auteurs que j’ai cité, on peut lire aussi la trilogie de Madison Smartt Bell sur l’histoire de l’indépendance haïtienne : Le Soulèvement des âmes, Le Maître des carrefours et La Pierre du bâtisseur. Fascinant et incroyablement documenté pour un roman. Des historiens et écrivains haïtiens ont salué cette œuvre d’un écrivain américain né dans le Tennessee.

Note : j’ai complété mon billet parce que j’ai encore ce matin entendu des journalistes se poser la question du pourquoi de la pauvreté d’Haïti. Et que si la nature est indifférente aux malheurs des hommes et choisit au hasard ceux qu’elle fait souffrir, ce n’est pas le cas des hommes. Haïti est la mauvaise conscience des grandes puissances.