jeudi 10 janvier 2013

Simone

Ma grand-mère est morte le 4 janvier dernier. Ce matin, j’étais à Bayonne pour la voir une dernière fois. J’ai assisté à la fermeture du cercueil et, avec ma famille, à sa crémation. Ses cendres rejoindront un cimetière de l’Yonne, où est enterré mon grand-père… Elle avait presque 97 ans. Elle avait vécu une longue vie. Avec comme nous tous, ses hauts et ses bas. Elle a connu deux guerres et toutes les révolutions de ce siècle terrible que fut le XXe.

Il ne faudrait pas que je me contente de venir ici à chaque fois que j’ai un décès à déplorer. Mais j’ai parlé d’elle à plusieurs reprises. C’est un personnage qui appartient à ma vie, donc à ce blog.

Le 8 mars 2004, j’écrivais ceci (extrait d’un texte formé de quatre portraits de femmes) :

SIMONE LA REBELLE

Simone est née un peu plus tard dans le siècle. 1916. Elle aussi a fait ses études au couvent. Au Grand Duché du Luxembourg, d’où sont originaires ses parents. A 15 ans, pendant ses vacances, son père meurt sous ses yeux. Elle sort du couvent à 20 ans, une “vraie oie blanche” comme elle le dit elle-même… Mais elle a un solide appétit de vie, une farouche volonté et un sacré fichu caractère.

C’est dans le métro qu’elle va rencontrer son mari. Son premier amour, pas le dernier. Simone a le goût des hommes et entend bien en profiter. Des amants, elle en aura. Mais elle restera attachée à son mari jusqu’à la mort de celui-ci. La fidélité d’esprit, pas de corps, la revendication de s’envoyer en l’air et d’aimer aussi.
Elle gère sa maison, travaille vite à l’extérieur, et vit sa vie. De petite secrétaire, elle deviendra directrice d’un hôtel parisien.

A 40 ans, un ami de la famille la photographie dans toute sa splendeur.
A 50 ans, elle renoncera aux hommes. Elle n’aime pas les vieux et n’est plus assez bien pour les jeunes dit-elle. Pourtant, des soupirants soupirant elle en a eu beaucoup ensuite.

Elle est toujours aussi caractérielle. Mais c’est comme cela qu’on l’aime. C’est mon autre grand-mère..

Le deuxième texte était celui-là.

Quelqu’un demandait pourquoi prend-on des photos… Je lui répondais que lorsque je vois certaines choses, comme celle-ci, me venait le titre d’un film Se souvenir des belles choses. Pour moi, en fait, c’est ça une photo : se souvenir des belles choses.

L`écriture me permet de créer des émotions, de les réinventer, de les retranscrire. Photographier, c`est imprimer dans ma mémoire rétinienne des scènes qui m’ont donné du plaisir… Ça se ressemble, ça se complète, mais ce n`est pas la même chose.

Pourtant je livre, dans l’une comme dans l’autre de ces activités autant de moi-même…

Se souvenir des belles choses… Au-delà de la mémoire, comme si celle-ci un jour pouvait s’effacer. Les photos, elles, restent. Au delà des souvenirs.

Se souvenir des belles choses… On vient de diagnostiquer à ma grand-mère un alzheimer…

Camera
Canon PowerShot A40
Focal Length
7.84375mm
Aperture
f/3.5
Exposure
1/3.3333333333333335s

Il y a quelques années, elle avait échappé à l`incendie de son appartement qui avait brûlé tous ses souvenirs, tout son passé. Et maintenant, dans l`incendie de son esprit, qui se souviendra des belles choses de sa vie ?

En fait, elle n’avait pas d’alzheimer, elle était juste très dépressive. 

Ce qui n’empêche, que je me souviendrai longtemps des belles choses, et aussi des moins belles, parce qu’elles font partie de la vie. Et que tant que ma mémoire ne flanchera pas, Simone sera vivante dans mes souvenirs.

samedi 9 juin 2012

Etre enterré quelque part…


Je ne serai pas à l’hommage qui lui sera rendu demain matin si ce n’est par la pensée.
J’attends mon ami et beau-frère à Tours, où il sera enterré. Cela s’est décidé un peu par hasard.

Je suis contente de ce choix. Il sera près de la Loire.

Je trouve qu’elle lui va bien.

Après-midi en bord de Loire


jeudi 14 janvier 2010

Dey

Dey-o m-rélé dèy-o
Ayiti roy (bis)
Ayiyti chéri min pitit-ou mouri
Sa ka poté dèy-là pou ou roy
Ayitoma min sab-ou lan draspora
Min péyi-a ap kaba
Sa ka poté dèy-la pou ou Ô

Ayiti jé fémin
Ayiti désonnin
Ayiti détounin
Sa ka poté dèy-là pou ou
Ayiti m-mrélé-m
Kok ou rélé tout san-ou
Kok péyi-a sanblé
Roy-Roy pou konbit-là



Deuil, je crie le deuil d’Haïti
Deuil, je chante le deuil d’Haïti
Haïti chérie, voici que tes enfants sont morts
Et que les autres sont nus
Qui va porter le deuil pour toi
Ayititoma, ton sang est en diaspora.
Le pays se meurt
Qui portera le deuil
Haïti rendue aveugle
Haïti détournée
Haïti zombifiée
Qui portera ce deuil
Haïti, je t’appelle
Je t’appelles pour que tu m’appelles
Que tu appelles et réunisse ton sang
Pour le grand Koumbite


Photo REUTERS/Eduardo Munoz vue sur Boston.com

Moi je ne sais pas quoi dire. Cette île, c’est tellement hors normes. A première vue, une histoire, des hommes et surtout des malheurs. Comme si elle était punie d’avoir été la première nation noire forgée par d’anciens esclaves. Un des endroits les plus pauvres de la planète, déjà, qui a, chaque fois qu’il a envisagé la possibilité de se relever, pris un bon coup sur la tête.

Mais à regarder de plus près, la réalité est à la fois plus compliquée et plus isimple. Pas de force mystérieuse ni métaphysique. Non, que de l’humain.

Haïti fut d’abord forcé d’accepter, en 1825, la reconnaissance d’une « dette de l’indépendance » vis-à-vis de la France alors que son économie commençait à tout juste à se relever. En effet la guerre de libération avait détruit toute l’économie, décapité les élites, ravagé les plantations… Pour la France, il s’agissait surtout de ne pas courir le risque d’autres guerres d’indépendance. Elle y a mis le paquet envoyant force navire de guerre, menaçant d’envahir, de réduire, de retourner à l’avant. Haïti a dû céder et, jusqu’à l’aube du 20e siècle, a dû se saigner aux quatre veines pour rembourser environ 150 millions de francs-or (renégocié ensuite à 90 millions, il paraît que ce serait l’équivalent de 31 milliard de dollars, c’est en tout cas la somme qu’Aristide à réclamé à la France, mais il n’avait aucun moyen de le lui imposer, lui), une somme colossale, en s’endettant et ce dès 1828. Les richesses (comme celles provenant de la vente du café) furent, dès le début, consacrées au remboursement.

Puis est venu le temps de la domination américaine. L’occupation de l’île d’abord. Puis les politiques agricoles hasardeuses qui ont entraîné la disparition des cochons de l’île puis la fin de la production agricole avec l’arrivée massive de riz américain. Les conséquences furent terribles sur la population campagnarde. Il faut ajouter à cela
- la dictature des Duvallier (qui ont amassé une énorme fortune en détournant non seulement l’aide internationale mais également les prêts des différents gouvernements, aggravant ainsi la dette du pays) et leurs sinistres tontons macoutes, dictature soutenue par les gouvernements occidentaux
- les fariboles sur le vaudou et les zombis (encore un coup des Américains), dont s’est d’ailleurs bien servi la famille Duvallier pour terroriser la population,
- Aristide qui a trahi son peuple après lui avoir donné tant d’espoir,
- une classe riche, mulâtre méprisante du petit peuple de crève la faim,
- des cyclones qui font plus de ravages sur un habitat de misère,
- et maintenant, un tremblement de terre de 7,5 sur l’échelle de Richter…

Pourtant, Haïti, qu’on connaît si mal, ce sont des paysages qui vous coupent le souffle, une population très pauvre, mais aussi très jeune, qui bouffe la vie, et qui aimerait bien bouffer tout court aussi d’ailleurs (allez voir le webdocumentaire que je viens de mettre en lien, il est remarquable), des musiciens internationalement connus (Tabou Combo, Dadou Pasquet, Wyclef Jean, Beethova Obas, Toto Bissainthe, Boukman Experyans, j’en passe et des pas moins bons), des écrivains remarquables (Frankétienne, Lyonel Trouillot, Jacques-Stephen Alexis, Louis-Philippe Dalembert, Edwige Danticat, René Depestre, Dany Laferrière, Jean Métellus, Jacques Roumain, pour ne citer que les plus connus, et j’en oublie), une diaspora immense présente de New York à Montreal en passant par Paris, et toutes les grandes villes d’Europe.

Alors oui, la nouvelle du tremblement de terre ce matin m’a laissée sans voix. Et puis j’ai été chercher dans ma discothèque ce disque de Toto Bissainthe et cette chanson, pour chanter, moi aussi le deuil. Porter le deuil. Solidaire de cette île qui souffre.

Mais il ne faut pas s’arrêter là. Il faut, dans la mesure de nos moyens, participer à la solidarité. Il faut donner, à la Croix Rouge, à Médecin sans frontières, à Médecins du Monde, à la Fondation de France (sans trop non plus disperser les dons parce que l’aide doit arriver au plus vite). Haïti a besoin de nous.

En dehors des auteurs que j’ai cité, on peut lire aussi la trilogie de Madison Smartt Bell sur l’histoire de l’indépendance haïtienne : Le Soulèvement des âmes, Le Maître des carrefours et La Pierre du bâtisseur. Fascinant et incroyablement documenté pour un roman. Des historiens et écrivains haïtiens ont salué cette œuvre d’un écrivain américain né dans le Tennessee.

Note : j’ai complété mon billet parce que j’ai encore ce matin entendu des journalistes se poser la question du pourquoi de la pauvreté d’Haïti. Et que si la nature est indifférente aux malheurs des hommes et choisit au hasard ceux qu’elle fait souffrir, ce n’est pas le cas des hommes. Haïti est la mauvaise conscience des grandes puissances.