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mardi 22 juin 2010

Grandeur et misère du français

Lorsque je travaillais dans une rédaction au poste de secrétaire de rédaction (le journaliste chargé de vérifier les infos, de mettre les textes en page et d’écrire la “titraille”, pas de remplacer les correcteurs, j’insiste), il m’est arrivé de lire des choses assez étranges, dont hélas, je n’ai pas toujours gardé trace. J’ai surtout remarqué que chez certains de mes confrères l’utilisation d’un dictionnaire était quelque chose de très couteux et de très difficile. Comment expliquer sinon de telles erreurs dans le sens des mots, dans la correction du français. Un bon journaliste vérifie ses sources et sa langue. Je rassure tout le monde, c’était des cas plutôt isolés.

Depuis que j’enseigne, j’en lis de bien pire. Ce qui est normal. Il s’agit de jeunes en formation. Mais ce qui m’étonne, tout de même, c’est le niveau de français général. Telle candidate ayant eu 15 à l’écrit et à l’oral de français a envoyé une lettre de motivations truffée de fautes. Tel étudiant emploie un mot pour un autre au point de rendre son texte peu compréhensible et parfois même de dire le contraire de ce qu’il veut dire. Tel autre méconnaît les sens des temps et emploie, par exemple, l’imparfait quand un passé composé serait plus judicieux et le reste à l’avenant…

Et je ne suis pas la seule à me plaindre de ce phénomène. Or, nous n’avons pas le temps de donner des cours de français aux étudiants en journalisme. C’est un problème qu’ils doivent avoir réglé tout seuls (ou avec leurs enseignants de français au collège et au lycée), avant de s’inscrire chez nous. Nous avons donc mis une barrière en créant un exercice de français lors du concours.

Nous avions annoncé qu’il y avait 15 fautes à trouver (en fait, il y en avait une ou deux de plus). La plupart on trouvé 15 fautes et se sont arrêté là. Sans doute n’imaginaient-ils pas un instant qu’ils n’avaient pas su trouver les bonnes. C’est ainsi que certains ont récolté des 0. Rien trouvé, nada. Impressionnant, parce qu’il y en avait de faciles.

J’avais imaginé donner 1 point par faute trouvée sauf pour 5 à qui j’attribuais 2 points car plus difficiles. En fait, j’ai compté un point par faute trouvée et un point par faute corrigée. Sinon, personne n’aurait eu la moyenne. Et certains avaient bien trouvé les erreurs mais avaient été incapables de les corriger.

Nous avions précisé qu’il n’y avait aucune erreur dans les noms de figure de style, passage qui semblait rugueux à certains de mes collègues.

Voici le texte proposé. Vous pouvez jouer à chercher les erreurs. J’en donnerai le corrigé plus tard. Et je vous raconterai peut-être quelques anecdotes savoureuses (mais pathétiques quand même).

C’est entendu, l’écriture journalistique a ses règles qu’on se doit de connaître quand on rentre dans une école de journalisme. Mais elles ne doivent pas annihiler tout style sous peine de rendre un texte indigeste.

Ainsi, contrairement à ce qui est communément affirmé, on ne jette pas aux orties les temps du passé. Mais quand on propose aux étudiants d’écrire un texte au passé (passé simple, passé composé, imparfait, plus-que-parfait…), s’en suivent des réflexions outrées : on ne peut pas, s’offusquent-ils, écrire un papier au passé ! Eh bien si, on peut, et même parfois on doit. Ne serait-ce que pour éviter d’impossibles présents comme celui trouvé dans un magazine de voyage : « Nous découvrons le navire la semaine précédente, dans le port de Saïgon. »

Si elle méprise le passé, la presse use et abuse des euphémismes. On ne parle plus de femme de ménage, mais de technicienne de surface, de chômeur mais de demandeur d’emploi. Pourtant, il convient de les traquer sans merci si l’on veut éviter bien des avatars.

Le « Et » en début de phrase peut être magnifique et excessivement efficace. Mais pas tout le temps. A être trop souvent employé, le voilà bien usé. Ce qui produit « à peu de frais, un style archaïco-biblique aux effets solides et un peu vulgaires… », comme le dénonce Michel Volkovitch dans Verbier. « Et » est avant tout un terme de liaison et doit le rester. D’autre part, il ne faut pas abuser des conjonctions de coordination. Celles-ci sont, la plupart du temps, un cache-misère. Leur omission allègera et musclera une écriture mollassonne.

On nous en rabat les oreilles : « On est con ». Sans vouloir être aussi sévère, force est de constater qu’il faut apprivoiser ce pronom personnel car il est utilisé à tort et à travers. L’écriture en devient toute relâchée, voire un peu veule. Le « on » est toutefois parfait, voire irremplaçable pour permettre l’identification du lecteur. Mais il ne doit ni remplacer ni se mélanger au nous. Impersonnel il est, impersonnel il se doit de rester.

Dédaigner la ponctuation – si naturelle dit-on – est un chausse-trappe dans lequel tombe de nombreux apprentis journalistes. Le point d’exclamation, par exemple, remplace pour certains les émoticons et l’on prête aux points de suspension des vertus qu’ils n’ont pas. Quant au point virgule, est-ce un sous-point ? une supervirgule ? On l’adore et on l’arbore. Savoir s’en saisir est signe d’une réelle maîtrise de l’écriture.

Est-ce que de savoir ce qu’est un adynaton, une hypallage et autre anaphore affine et muscle la plume du journaliste ? Sans doute non ! C’est cependant un acquit important et il n’est pas aberrant, pour un professionnel de l’écriture, d’en connaître les ressources et les secrets, même si, comme le bon M. Jourdain sa prose, il pratique l’épanelepse ou le chiasme depuis sa première rédaction. Une façon aussi de démystifier ces figures et tournures apparemment si compliquées. Et de se régaler des mots qui sonnent  – anadipose, tapinose – comme des maladies enfantines.

Ainsi, un adynaton est une hyperbole qui énonce des réalités tellement exagérées qu’elles s’avèrent impossibles. Exemple : « Elle était une fille mélancolique au regard battu et d’une maigreur à rayer les baignoires. » (Pascal Bruckner). Et une dérivation n’a que peu à voir avec la plomberie. C’est l’emploi rapproché de mots de la même famille : « Cent et cent fois j’avais fait, défait et refait la même page. » (Chateaubriand). Un luxe malheureusement que les journalistes n’ont plus, pour des raisons pécunières semble-t-il.

Bref, vous l’aurez deviné, être journaliste c’est aussi apprendre à écrire en bon français, des phrases intelligibles, correctes, pleines de sens, qui sauront également donner du plaisir. Les lourdeurs, les erreurs de mots ou de construction telles que celles que vous avez su traquer dans ce texte impactent le lecteur, lui faisant irrémédiablement tourner la page. Ce qui est dommage car, comme tout un chacun, le journaliste écrit pour être lu.

 

Exercice très librement inspiré de Question de style, manuel d’écriture, de Dane Cuypers. CFPJ éditions. Il n’y a bien entendu pas d’erreur dans le texte d’origine.


samedi 23 janvier 2010

J'en ai marre des clichés des articles de presse

Ce matin, je me suis fâchée contre mes étudiants. J’étais en train de corriger une brève sur Haïti, et je tombe sur « l’île maudite ». S’il y a une expression qui m’énerve ces derniers temps, c’est bien celle-là. On voit ça partout dans la presse. Mais à eux, comme je les avais sous la main, je leur ai dit ma façon de penser : « Vous diriez, vous, que la République dominicaine est un pays maudit par la nature ? Non. Il ne l’est pas. Pourtant, c’est la même île. Ou que le Japon est une île maudite ? Pourtant il a subi des tremblements de terre aussi violents.
La situation qu’Haïti connaît n’est pas due à la nature, à une malédiction, mais à une politique économique, une exploitation  menée par la France, par les Etats-Unis. Alors ne venez pas me dire qu’elle est maudite. Victime, oui, mais pas maudite.

– Mais madame,  on lit ça partout… (oui, hélas, je m’en suis rendue compte figurez-vous…)

– Et c’est parce qu’on dit des conneries partout que vous êtes obligés de les répéter ? Réfléchissez donc par vous-même. La presse est en train de crever de ça, de cette langue convenue, où l’on utilise toujours les mêmes clichés. Alors si vous, qui n’êtes même pas encore dans le métier, vous vous y mettez, mais dans dix ans, la presse aura définitivement crevé.

J’y ai été un peu fort. Mais ils ont convenu que j’avais raison. J’espère que cela les fera réfléchir.

Parce que, quand même, ça veut dire quoi maudit. Ces jeunes, ce que je leur reproche, c’est de ne jamais ouvrir un dictionnaire. Mais dans cette profession, ils sont loin d’être les seuls. Car si mes confrères ouvraient de temps à autre un de ces livres, ils y verraient que :
- le premier sens de maudit, c’est qui encourt la réprobation. Vous pourriez me dire, vous, en quoi Haïti encourt la réprobation ? Et la réprobation de qui ? A part donner raison aux sectes de tout genre qui déjà prolifèrent sur cette île, aux racistes, à quoi sert ce mot ?

Deuxième sens : Détestable, exécrable. Faut-il vraiment que je commente ?

Dernier sens : Rejeté, réprouvé, condamné. Sans doute par ceux qui la traite de maudite. Par ceux qui l’ont tenue bien loin, oublié, au point de ne pas savoir quoi en dire quand elle est revenue aussi brutalement dans le cœur de l’information.

Jamais la presse n’a choisi plus mauvais qualificatif que celui-ci. Jamais elle n’a été plus à côté de la plaque qu’en employant ce terme. Enfin, quand je dis jamais, je me trompe. Elle n’a fait que ce qu’elle fait régulièrement. Dans la concurrence infernale à laquelle se livrent les médias, personne ne prend de risque. On parle des mêmes sujets de la même manière. Avant, chaque journal avait son propre concept. Mais il a disparu le concept. Si je vous montre un papier du Nouvel Observateur et une autre de L’Express, sans vous dire d’où je les ai pris, qui fera la différence entre les deux ? Même leurs unes se ressemblent et mettent en avant les mêmes sujets au même moment. Ah oui, parce qu’il s’agit bien de ne pas prendre de risque. Il s’agit plus de ne pas perdre de fric, voire d’en gagner, que de délivrer une réelle info avec une valeur ajoutée. Du coup, on traite tous des mêmes sujets et de la même manière. La presse française est devenue d’un conformisme à pleurer. Idem pour la télé. Entre le journal de TF1 et celui de France 2, quelle différence dans la façon de traiter un sujet ? Aucune. A tel point que sortis de leur contexte, ces reportages ne peuvent être identifiés. TF1 ? France 2, Tf2 ? France 1 ?

Dans la rédaction dans laquelle je travaillais, je me plaignais de ne pouvoir distinguer les articles de quelques uns de mes confrères. Pas tous, certains avaient un vrai style. Je lisais deux lignes et je reconnaissais leurs papiers. Mais pour d’autres… rien à faire : les mêmes constructions, les mêmes expressions, les mêmes clauses de style. Et, surtout, les mêmes clichés. La France est forcément terre d’accueil (alors que, soyons sérieux, elle est terre d’accueil pour pas beaucoup de monde,…), la Corse est forcément l’île de Beauté, les premiers caracolent toujours en tête, l’énergie est celle du désespoir, etc.

On utilise également les mêmes registres. Pour la situation économique, par exemple, on utilisera des métaphores météorologiques : Nuages sur la conjoncture, coup de froid sur les salaires, tempête dans l’hémicycle. Autres champs sémantiques largement utilisés, la géologie, le sport et la guerre : le séisme électoral, l’UMP mobilise ses troupes, levée de bouclier, la dernière ligne droite, Fillon monte au filet…

Comme le souligne Alain Joannes dans Le Journalisme à l’ère électronique (passionnant pour des tas d’autres sujets) : « Ces clichés privent les reportages et les commentaires de significations précises. Ils donnent une impression de paresse intellectuelle et de manque de courage. Ces clichés évite aux journalistes d’utiliser des mots qui pourraient froisser la susceptibilité des gens du pouvoir. » Et il cite un petit manifeste d’Eric Hazan, LQR, la propagande au quotidien que j’ai également été consulter et qui n’est pas à piquer des vers.

Hazan décrit notamment comment cette langue de clichés joue tout d’abord sur les euphémismes pour atténuer, par exemple, les maux de la société : on ne parle plus de grève mais de mouvements sociaux, plus d’infirmes mais d’handicapés, plus d’arabes mais de Maghrébins, plus de chômeurs mais de demandeurs d’emplois. On ne dit plus les pauvres, mais les gens de condition modeste. « Comme si les pauvres n’avaient plus le droit d’être orgueilleux », commente Hazan. Le recours à l’anglicisme fonctionne de la même manière : il remplace le mot français afin de l’adoucir. Une autre forme d’euphémisme consiste à utiliser des mots en « post » tel que post-industrie pour essayer d’oublier la période d’industrialisation et ainsi refermer la page sur les ouvriers pauvres et la lutte des classes. C’est une façon de dire au lecteur : vous n’y pouvez rien.

Le problème, c’est que cette monotonie, le fait d’avoir l’impression de lire partout la même chose, écrit qui plus est de la même manière, fait que l’on s’ennuie à lire, à écouter. Et on se lasse. On n’a plus envie. Et pourtant, l’info, on sait que c’est nécessaire, mais on n’arrive plus à accrocher, à se sentir concerné. Autre conséquence, la perte de crédibilité de ceux qui utilisent cette langue : vendus pour les journalistes, tous pourris pour les politiques sont les termes que l’on trouve régulièrement dans les commentaires des articles de presse sur le Web ou dans les blogs. En définitive, le résultat est le même : une certaine désaffection des médias. Et croyez-moi – c’est ce qui me navre le plus – cette désaffection me touche également.