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mardi 13 juillet 2010

L'été en pente douce amère 2

Quand nous ne partons pas à la plage, qu’elles ne se baignent pas dans la piscine, les filles regardent la télé. Des trucs plutôt décérébrants. Je m’installe dehors, sur la chaise longue, avec mes bouquins. J’en ai amené un plein sac. Ceux que j’ai envie de lire, ceux que je dois lire. J’ai avalé, enfin, pas eu le temps avant, Le Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas. Il m’a happée. Quel dommage que la presse ai fait le focus sur la journaliste et non sur les gens qu’elle a rencontrés. Comme si le destin de Florence, avec tout le respect que je lui dois, les choix qu’elle fait, etc, étaient importants. Ce qui est est important, c’est ce qui se passe là bas, à Ouistreham.

Elle donne la parole à des hommes et à des femmes courageux, parce qu’ils n’ont pas le choix. Lors de la conférence de presse de l’UNHCR, un des responsable de cet organisme racontait les camps qu’il visitait, et combien cela le gênait qu’on le trouve courageux pour son action : aller sur place, vivre quelques jours, quelques semaines, dans les mêmes conditions que les réfugiés. Mais expliquait-il, j’avais toujours un billet de retour dans la poche. C’est très facile d’être courageux dans ces conditions. Les gens qui sont dans les camps de réfugiés sont partis de chez eux sans billet de retour. Ce sont eux, les courageux. A Ouistreham et à Caen, c’est pareil. Les travailleurs précaires sont courageux parce qu’ils affrontent la vie tous les jours, une vie de boulot, de vacheries, d’épuisement, mais ils trouvent encore la force d’espérer, de sourire, d’être heureux aussi parfois.

Quand j’étais étudiante, j’ai travaillé comme femme de chambre dans un hôtel. Pas très longtemps, mais assez pour me rendre compte de la pénibilité de ce travail. Nous étions deux pour deux étages, une trentaine de chambres, soixante-douze lit à faire, les salles de bains à récurer, les sols à nettoyer, les poussières à faire. Et la gouvernante qui passait derrière nous pour contrôler le travail. La pagaille des clients, leur crasse parfois. J’ai eu de la chance, pas une fois je n’ai trouvé de la merde dans le bidet comme cela arrivait si souvent avec les groupes de jeunes Américains. Mais c’était quand même pas toujours beau à voir.

A cette époque, la convention collective impliquait de faire quarante-huit heures de travail par semaine. Nous avions donc droit à un jour de congé, jamais le week-end bien sûr, sauf pour les plus anciens, s’ils avaient des enfants. Heureusement, la directrice de l’hôtel avait décidé de nous octroyer un jour supplémentaire, une semaine sur deux, et sans contrepartie financière. Comme nous étions payés au smic (1789 francs, je m’en souviens encore), c’était sympa. Mais c’était loin d’être général. Je me souviens que j’entamais mes six jours de travail avec un peu d’énergie. Mais que, dès le deuxième jour, je finissait mes journée (7 h - 15 h) lessivée, à genoux. Je me calais dans un fauteuil et soit je dormais, soit je regardais des conneries à la télé. De lire, il n’en était plus question, je n’en avais pas le courage.

Mais, à l’époque, les femmes de ménage bénéficiaient de CDI à temps complet. Ce qui n’est quasiment plus le cas nulle part. Ceux et celles qui travaillent dans la propreté doivent courir pour additionner les heures et tenter de s’en sortir. Deux heures par-ci, trois heures par-là. Nombreux sont ceux qui sont employés par des sociétés de services qui passent contrat avec l’entreprise. Et si le contrat est de trois heures, même si l’employé en fait cinq pour faire le boulot, ils ne sont payés que trois heures. D’heures sup, il n’en est jamais question. Voilà comment on contourne la loi sur le salaire minimum. Voilà comment vit le lumpenprolétariat. Un mot dont plus personne ne connaît le sens. Et pourtant…

A peine terminé le Aubenas, me voilà embarquée dans Punir les pauvres, le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale, de Loïc Wacquant. Passionnant mais guère plus réjouissant. J’avais eu l’occasion de le parcourir de sa sortie en 2004. Je suis retombé sur lui quand j’ai constitué mon dossier de VAE et il m’a semblé urgent de m’y plonger sérieusement. En résumé, très résumé, l’essai explique comment le neo libéralisme, d’abord aux Etats-Unis, puis dans tous les pays occidentaux, a mis à sac toutes les protections sociales, organisé la dérégulation totale de l’économie pour créer une insécurité sociale qu’il convient de contrôler par une politique sécuritaire renforcée. Les Etats se désengagent, ne soutiennent plus les populations les plus faibles, mais pour mieux les maîtriser, développe un Etat sécuritaire.
Ils déclarent vouloir s’attaquer frontalement à des incivilités, sans tenir plus aucun compte de leurs causes. Il devient urgent de soumettre les personnes et les territoires dénoncés comme dangereux à longueur de journaux. Ces incivilités deviennent alors un problème majeur de société alors même que leur nombre n’est pas fondamentalement en hausse.

Je me souviens avoir fait partie d’un panel de sondés pour la RATP. Tous les mois, pendant six mois, j’étais soumise au même questionnaire. Et à chaque fois l’insécurité du métro était mise en avant par une série de questions auxquelles je refusais de répondre. Vu le rapport entre le nombre d’usagers et celui des actes de délinquance, si le métro a un problème, ce n’est pas celui de la sécurité. Mais la pression est là, savamment orchestrée par les déclarations des politiques, les médias publics ou privés, les professionnels du maintien de l’ordre, chacun y va de son couplet, créant dit Wacquant, un discours alarmiste, voire catastrophique. « Ce discours est tissé d’amalgames, d’approximations et d’exagération qui viennent redoubler et adouber les productions préfabriquées de certaine sociologie de magazine mélangeant sans vergogne bagarres de cour d’école, vandalisme de cages d’escalier et émeutes des grands ensembles à l’abandon selon les exigence du nouveau sens commun politique.

Ce discours revalorise la répression et stigmatise « les jeunes des quartiers populaires en déclin, les chômeurs, mendiants, toxicomanes, sans-abri et prostitués, et les immigrés issus des anciennes colonies de l’Occident et des décombres de l’empire soviétiques, désignés comme les vecteurs naturels d’une pandémie d’atteintes mineures qui empoisonnent la vie quotidienne et de “violences urbaines” qui frisent le chaos collectif. » Regardez les journaux télévisés et dites-moi que ce gars-là a tord.

D’où également le besoin d’une réponse judiciaire à tout prix, la gestion non plus sociétale mais managériale centrée sur la gestion comptable des stock et des flux carcéraux. Il faut faire du chiffre : tant d’emprisonnement, tant d’amendes, tant de reconduites à la frontières… Et des lois, des lois et encore des lois pour punir, incarcérer, réprimer. Et quand on n’a pas de coupables, on en invente : des soi-disant membres de l’ultra-gauche de Tarmac aux récemment condamnés de Villiers-le-Bel.

Tout ceci, dans un but : encadrer l’insécurité sociale qui elle est réelle et très largement en augmentation. Et ce n’est pas fini, voir les prochains arbitrages de François Baroin, notre actuel ministre du Budget. Dans les niches fiscales qu’il a envisagé de faire sauter celles sur les abattements dû à l’emploi des personnels de service : femmes de ménage, aides ménagères, nourrices agréées, hommes d’entretien, donneurs de leçons particulières aux enfants. Tous ces petits boulots qui ne sont sortis du marché noir que grâce à cet abattement fiscal ont donné enfin une couverture sociale à ceux qui les occupent. Il y a fort à parier que l’abattement disparaissant, les emplois disparaîtront tout autant, y compris ceux d’aides aux personnes âgées, ceux de gardes d’enfants. Une fois de plus, ce sont les plus faibles qui en pâtiront.

Si on reconnaît des années de politique française, de gauche comme de droite, dans ce qu’écrit Wacquant, ce n’est ni fortuit ni involontaire. Conséquence de cet abandon du collectif, du solidaire pour faire place nette à une société neolibérale qui ne tolère aucun frein à son expansion et à son enrichissement ? L’abandon total des politique de prévention. La faute est individuelle, pas collective et la dégradation des conditions de vie n’a rien à voir avec la délinquance.

Grinçons un peu avec un petit quizz. Qui a dit :

« Nous devons élever la voix et corriger une tendance insidieuse –la tendance qui consiste à mettre le crime sur le compte de la société plutôt que celui de l’individu […]. En ce qui me concerne, comme la majorité des Américains, je pense, nous pourrons commencer à bâtir une société plus sûre en nous mettant d’abord d’accord sur le fait que ce n’est pas la société elle-même qui est responsable du crime : ce sont les criminels qui sont responsable du crime. »


Comme si un société plus sûre n’est pas avant tout une société qui fournit un travail et un mode de vie décent à chaque individu. Si vous avez reconnu le discours de Bush père, vous avez gagné. Et maintenant, qui a dit :

« Notre tournant à tous doit être un tournant vers le principe de réalité. Qui ne voit que certaines méthodes de prévention entretiennent, parfois par inadvertance, une certaine culture de l’indulgence qui déresponsabilise les individus ? Peut-on construire l’autonomie d’un jeune en lui concédant sans arrêt que ses infractions ont des causes sociologiques voire politiques – auxquelles bien souvent il n’aurait pas pensé tout seul –, et alors qu’une masse de ses semblables, placés exactement dans les mêmes conditions sociales, ne commettent aucun délit ? »

Cette belle vision qui nie le lien entre insécurité économique et sociale et une certaine forme de délinquance (après tout c’est un hasard total si les banlieue les plus dangereuses sont aussi les plus pauvres) est notre ancienne garde des Sceaux. Non, pas Rachida Dati, encore qu’elle a certainement tenu des propos similaires, mais Elisabeth Guigoux.

On continue ? Qui a dit :

« Il n’est que trop évident que l’essentiel de notre problème de criminalité a été causé par une philosophie sociale qui conçoit l’homme comme étant principalement une émanation de son environnement matériel. Cette même philosophie de  gauche qui entendait faire advenir une ère de prospérité et de vertu par le biais de dépenses publiques massives conçoit les criminels comme les produits malencontreux de mauvaises conditions socioéconomiques ou du fait d’un groupe dit défavorisé. C’est la société, disaient-ils et non pas l’individu qui est en défaut quand un crime est commis. Eh bien aujourd’hui un nouveau consensus rejette totalement ce point de vue. »

On se demande alors pourquoi la majorité des incarcérés aux Etats-unis sont des jeunes noirs américains issus des ghettos… Oui, l’auteur de cette déclaration fracassante est bien américain. Ronald Reagan soi-même.

Mais alors qui a dit :

« Si on ne choisit pas là où l’on naît, on choisit sa vie, et à un moment, on choisit de devenir délinquant. Dès lors la société ne peut trouver d’autre solution que la répression de tels actes. »

C’est un Français. Spécialiste des problèmes de délinquance. Et Sarkozy lui répondra qu’il n’aurait jamais osé aller si loin. Car cette diatribe est due à Julien Dray.

C’est donc une politique menée depuis une bonne vingtaine d’année que nous subissons. L’actuel gouvernement se contentant de faire sauter les derniers verrous dus à la mentalité française à coups de bulldozer et d’explosifs pour nous faire avaler une potion qui ne nous ressemble pas mais que tout le monde veut nous faire croire qu’elle est la seule possible, la seule viable, la seule qui fonctionne. Pour qui ? Pour ceux qui triment sans compter tout en s’appauvrissant de jour en jour. Déjà, la presse multiplie les articles sur la fatale paupérisation des futures générations, celle de nos enfants. Malheureusement, je ne vois pas qui pourrai changer assez radicalement la politique (car enfin, c’est à elle de commander à l’économique et non l’inverse comme on se plait tant à nous le faire croire). Remplacer le présiprince par DSK ne changerait pas grand chose à l’affaire. Tout juste la politique ultralibérale sera-t-elle saupoudrée de quelques mesures sociales. Mais rien sur le fond, rien pour le service publique, pour la solidarité effective. La politique sécuritaire a encore de beaux jours devant elle.

Pas réjouissant. Alors piquons encore une fois une tête dans cette belle piscine en attendant la mort. Carpe diem !

Les citations sont toutes extraites du livre de Loïc Wacquant. Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale. Coll. Contre-feux. Agone (excellente petite maison d’édition citée récemment par les Inrrockuptibles dans un papier sur la relève des intellectuels. (n° 760).