Racontars

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vendredi 6 mars 2009

Gwadloup, fin d'un conflit exemplaire

Jamais bonne nouvelle ne m’a fait plus plaisir. Le LKP signait avec le préfet un protocole de fin de conflit et appelait à la reprise du travail. Plus de quarante jours de grève, pour arriver sur une victoire. Et un mouvement qui sans doute ne s’arrêtera pas là. Une prise de conscience d’une population qui a décidé de prendre son destin en charge et de ne plus courber l’échine en attendant des jours meilleurs. Une révolution, si ce n’est d’un mode politique, au moins d’une société.

Et un appel aussi, terriblement pressant que j’aimerais bien qu’on entende de ce côté-ci de l’Atlantique. On n’est pas dans une problématique coloniale stricto sensu dans la mesure où il n’y a pas une population autochtone exploitée par des dirigeants venus de l’extérieur. Tous ceux qui vivent aux Antilles y sont arrivé un jour ou l’autre, que ce soit les Blancs, colons ou engagés (blancs pauvres payant leur voyage par un engagement de 36 mois en général, qui pouvaient s’avérer plus court – beaucoup mourraient – ou plus long s’ils s’endettaient pour se nourrir ou nourrir une famille), les Noirs, esclaves pour la plupart, les Indiens, dits coolies malabars par dérision, dont l’intégration fut longue et douloureuse, etc. Les autochtones, les Amérindiens, avaient hélas très vite disparu, très vite été tués, il faut le dire. On est plutôt dans le schéma classique d’une exploitation d’une classe par une autre compliquée d’un problème de couleur. On est plutôt dans une société économique plus proche de celle du XIXe siècle, avec un patronat de choc (au-delà des Békés) qui refuse toute dialogue social. Et dans une île où les zones de non-droit sont beaucoup trop importantes. Ce que veulent les Guadeloupéens, c’est bien sûr une vie moins chère, du travail, etc. Mais surtout de ne plus être des citoyens de quinzième zone. Ils demandent à ce que le droit, rien que le droit, mais le droit s’applique chez eux comme ici, dans l’Hexagone. Le site Bonda Manjak (du nom du piment local, très fessus et qu’on a appelé familièrement bonda man Jak, le cul de madame Jacques) ne dit pas autre chose dans un post appelé Le Mépris qui fustige un sondage du Post.fr sur l’intérêt ou non de donner leur indépendance aux Antilles :

En réalité, ce que dénonce la population en grève c’est UN MANQUE D’ETAT. Où sont les fonctionnaires assermentés pour contrôler les prix ? Que fait l’INSEE ? Que fait même le Préfet qui ne vérifie plus les prix ? Il n’y a plus d’autorité forte pour contrer les puissances qui écrasent une population qui se sent prise au piège de l’insularité.

Souvent, quand on pose la question de la nationalité à un Antillais, il s’offusque : “Pourquoi vous me posez cette question. Parce que je suis noir ? Parce que mon île est lointaine ? Poseriez-vous la même question à un Ardéchois en colère, à José Bové par exemple ? Si ça se trouve, je suis français depuis bien plus longtemps que vous.” Le Guyanais Bernard Lama, interrogé par Yves Calvi pour Nonobstant,  ne disait pas autre chose.

A cet attachement, il existe une (parmi d’autres) raison historique, rappelée par Michel Giraud, sociologue au CNRS et spécialiste des sociétés antillaises, dans un entretien passionnant à lire dans Libération :

Nous ne sommes pas les enfants de l’esclavage, mais de la résistance à l’esclavage, comme le dit le poète Daniel Maximin. Les peuples antillais sont arrivés à l’existence civique dans le contexte de la Révolution française. La Révolution, c’est la coïncidence entre la lutte contre l’esclavage et la Déclaration des droits de l’homme. Quand les troupes révolutionnaires sont arrivées de France, les soldats et les esclaves insurgés se saluaient d’un «Bonjour citoyen !» C’est cela, l’imaginaire antillais. Et c’est pour cela que la Guadeloupe et la Martinique sont profondément attachées à la France et à la République. Elles ne sont pas dans la République par accident ou par calcul, mais à cause de la Révolution. Il y a ici une passion de l’égalité républicaine. Le drame, c’est que la République n’a pas tenu ses promesses.

Je trouve que c’est un mouvement exemplaire, maîtrisé de bout en bout. Il faut connaître la Guadeloupe, connaître sa violence, pour se rendre compte ce que cette grève a réussi : l’union de tout un peuple, pacifique, qui a réussi à faire bouger des choses bloquées depuis des dizaines et des dizaines d’années. Mais comme Michel Giraud, je garde un œil attentif sur les nationalistes à la tête du mouvement. Cela dit, Domota est un sacré leader. Il m’épate, parce qu’il a tenu, jusqu’au bout, sans jamais perdre on sang froid. Le pire pouvait cependant être à craindre, il n’y a qu’à voir sa sortie sur Canal 10 (une télé locale) (je viens de me rendre compte que TOUTES les videos présentant Domota sur Youtube ont été désactivées, heureusement Dailymotion existe). Je mets la traduction, puisque l’interview est en créole :





Domota: « Si quelqu’un blesse un membre du LKP ou un manifestant guadeloupéen, il y aura des morts. Il faut qu’on se le mette dans nos têtes. et je le redit solennellement : si quelqu’un blesse un membre du LKP ou un manifestant guadeloupéen dans le cadre des manifestations actuelles, si quelqu’un blesse un membre du LKP ou un manifestant guadeloupéen, il y aura des morts. »
Journaliste : « Et si quelqu’un du LKP blesse un chef d’entreprise ? »
Domota : « Je le redis encore : si quelqu’un blesse un membre du LKP, il y aura des morts ! »
Journaliste : « Et à l’inverse? »
Domota : « Je le redis encore : si quelqu’un blesse un membre du LKP, il y aura des morts! On n’a rien d’autre a dire la dessus. (…) Aujourd’hui il faut que l’on respecte les guadeloupéens en Guadeloupe. Nous disons aux békés, nous disons a Willy Angel, nous disons a Madame Koury que nous ne ferons pas marche arrière sur ce dossier et que si aujourd’hui ils veulent faire de la Guadeloupe un Mai 67, nous allons le faire. Et vous savez ce qu’ils proposent, 1,6 % d’augmentation, c’st même pas le coût de la vie (…) Et si c’est ce qu’ils veulent, si c’est la guerre civile qu’il veulent il peuvent compter sur nous !!! »

Pas toujours calme, M. Domota. Cela dit, force est de reconnaître que malgré l’envoi massif de gendarmes mobiles en Guadeloupe, malgré les maladresses, les injures, les bavures des forces de l’ordre [un jeune étudiant a été arrêté et tabassé, suspect dans le meurtre de Jacques Binot, sa grand-mère a été plaquée au sol. L’arrestation est racontée sur le blog Chien créole. Et le jeune étudiant, innocenté et libéré, témoigne sur ce même blog. Je ne sais pas s’il est tombé de vélo, mais il a une tête bien amochée. Il a été sauvé par son ordinateur. En effet, à l’heure de l’assassinat, il chattait su MSN.] le mouvement s’est tenu, et jusqu’au bout. Malgré la mort, aussi, de Jacques Binot. Dont les circonstances sont encore pleines de zones d’ombre

Je suis totalement frustrée. De ne pas être là bas pendant cette période là. J’aurais voulu voir ça de mes yeux. Etre avec eux. Etre avec les amis, la famille, vivre ça avec eux. Et puis aussi parce que les infos données par la majorité des médias hexagonaux sont vraiment trop parcellaires, trop lointaines. Il faut chercher et chercher encore pour avoir des infos intéressantes, pour comprendre ce qui se passe.

C’est ce manque qui a fait réagir Sadi Sainton, étudiant à l’université Antilles Guyane en Guadeloupe dans un long mail. Son témoignage est intéressant parce qu’il met en rapport ce que disent les médias hexagonaux et ce qu’il vit et observe. Tout en reconnaissant qu’il n’est pas journaliste, qu’il est partie prenante du LKP et qu’il n’est pas toujours objectif.

Une dernière info, et qui m’a fait sourire : le blog du LKP est propulsé par Dotclear… Y a pas, ils ont du goût :-)


dimanche 1 mars 2009

Kimbe red, pa molli

Le préfet de Guadeloupe l'a dit : Allez, assez jouer, maintenant, il est temps de rentrer chez vous et de reprendre le travail. Mais qu'est-ce qui est réglé ? L'accord il y a quelques jours ne concerne qu'à peine 15 000 travailleurs sur quelque 85 000. Que cherche-t-on à faire ? A créer de nouvelles disparités après celle entre les fonctionnaires et les autres salariés. Une Guadeloupe à plusieurs vitesses où certains – dont la majorité de ceux qui travaillent dans le secteur du tourisme – resteraient éternellement les parents pauvres ?

Le Medef refuse de signer l'accord, tout comme d'autre organisations patronales majoritaires. Ils sont égaux à eux-même. Ne rien lâcher, jamais. Comme déjà en 1967, lors d'une précédente grande grève qui a autrement mal tourné. Depuis quelques jours, les magasins ouvrent, les stations service fonctionne. Les organisations patronales ont-elles l'impression que, quoi qu'il arrive, le mouvement est fini ? Elle devrait se méfier. On nous a annoncé la fin du conflit déjà une fois et le résultat a été la mort de Bino.

Dans une interview donnée au Monde, Lilian Thuram s'interroge

Allons-nous vers une société qui est encore capable de penser aux plus faibles ? Telle est la question que se posent les Français aujourd’hui, et notamment les Guadeloupéens. On peut d’ailleurs se demander si ce mouvement n’est pas avant-coureur de ce qui pourrait se passer sur le continent.

Que voulez-vous dire ?

Une situation comparable à celle qui bloque l’île aujourd’hui peut parfaitement se mettre en place sur le continent. La Guadeloupe est souvent en avance sur la métropole en matière de conflit social. Si je vous demande ce que vous inspire “mai 67″, vous allez me répondre que je me trompe d’une année ou que je ne connais pas l’histoire de France.

Peu de gens se souviennent des événements de mai 1967 en Guadeloupe : trois jours d’émeute, réprimés par les forces de l’ordre, 87 morts, parce que des ouvriers réclamaient une augmentation salariale. Dans les manifestations se trouvaient également des étudiants : cela ne vous rappelle rien ? On aurait tort de minimiser la grève générale qui se déroule actuellement en Guadeloupe ou de penser qu’elle n’est le fait que d’une seule organisation indépendantiste. Tous les syndicats sont derrière. Exactement comme en France, le jeudi 29 janvier, quand plus d’un million de personnes ont défilé dans les rues…

Si le patronat reste sur ses positions, j'espère que le gouvernement aura la présence d'esprit de déclarer l'extension de l'accord à toutes les branches, comme il en a le pouvoir. C'est le seul moyen, en l'état, d'en voir la fin en l'absence d'un protocole de fin de conflit impossible si le Medef ne cède pas. En attendant, la situation s'envenime en Martinique ou le couvre-feu a été "conseillé".

Dans le port de Brest


Grâce au conflit, j'ai découvert un hebdo, La.Mée, sans publicité, entièrement écrit et réalisé par des bénévoles. Il existe depuis janvier 1972 et traite d’abord de l’actualité du Pays de Châteaubriant. Mais il ne dédaigne pas les autres nouvelles du monde. Son dossier sur la Guadeloupe est parfaitement réussi et permet à ceux qui ne sont pas familiarisés avec l'histoire et la politique de l'île de mieux comprendre ce qui se passe.

Repost : si vous souhaitez savoir en quoi consiste l'accord (dit JAcques Binot en hommage au syndicaliste assassiné) vous pouvez le lire dans ce post de Chien créole.


Photo prise sur le port de Brest

jeudi 19 février 2009

Demain le feu

 La Guadeloupe me manque. Toujours. Je vis avec ce manque, j'en ai l'habitude. Mais en ce moment, il se fait plus pressant. Parce qu'on en parle tous les jours à la radio, aux infos, à la télé, ce qui est assez inhabituel. Parce que ce qui s'y passe à la fois me réjouit et m'angoisse. Parce que je voudrais être là-bas, avec eux, pour faire partie des manifestants.

Le début du mouvement, vu d'ici, ce n'était qu'une grève de plus, comme il y en a souvent. La situation sociale de la majorité des Guadeloupéens n'est pas très florissante, c'est le moins que l'on puisse dire. Et pour autant que je puisse en juger parce que me racontait les amis et les membres de la famille du Nôm, le monde du travail y était souvent une zone de non droit : travail au noir extrêmement répandu, salaires de misère, droits non respectés, paternalisme, mépris du dialogue social. Face à un patronat autiste, le caractère entier des Guadeloupéens ne pouvait que créer des syndicats costauds, grandes gueules, gros bras, qui ne font pas toujours dans la dentelle. Mais à quoi sert la dentelle face à des gens qui s'en tapent ?

Le non droit, ce n'est pas seulement dans le travail, c'est dans toute l'économie. Les monopoles par exemple. On parle beaucoup de celui, illégal, des grandes surfaces, de d'agroalimentaire, etc. Mais il y a aussi les télécom, l'aviation… Tiens, l'aviation… Air*Hexagone avait le monopole exclusif, garanti par l'Etat, jusqu'à l'avènement de la gauche. Et encore pas tout de suite après, parce qu'il fut dur à faire tomber celui-là. Les tarifs étaient hallucinants. Aller aux Antilles était un rêve qu'on ne pouvait pas s'offrir, pas tout à fait comme les Maldives, mais pas loin. Pour la Réunion, c'était pire. Quand le monopole est tombé, les prix sont descendus des deux tiers. Ça fait une sacrée différence. Moi, j'y allais déjà depuis quelque temps. Mon porte-monnaie en a soupiré d'aise. Des compagnies ont fait concurrence à Air*Hexagone : Air*Liberté, *Piratair*, entre autres. Il y eu des vols charters. C'était une période où tout le monde voyageait, les Français vers les Antilles, en voyage, découverte, au Club*Med, à l'U*C*P*E, dans les resorts hôteliers, et puis aussi dans les gîtes qui ont fleuri dans les villages. Si les touristes n'étaient pas toujours bien accueillis dans les grands hôtels, ils étaient comme des coqs en pâte chez l'habitant. Parce que contrairement à ce que l'on dit, le Guadeloupéen sait être accueillant et sait recevoir. Quand il n'est pas surexploité, payé avec un lance pierre. Mais on a vu aussi les Guadeloupéens vers la Métropole. Les familles ont pu se voir plus souvent, on ne manquait plus ni les mariages, ni les baptêmes, ni les enterrements. On pouvait même envisager plus sereinement d'envoyer ses enfants faire ses études de l'autre côté de l'eau, l'enfant pourrait rentrer pour les vacances…

On a tous espéré que l'ouverture du ciel des Antilles allait permettre un développement économique durable. Problème, Air*Hexagone n'a eu de cesse que de récupérer son monopole. Dumping des prix, subventions de l'Etat, etc. Air*Liberté n'y a pas résisté et *Piratair* comme Air*Caraïbes, pour survivre ont été contraints de s'aligner. Air*Hexagone à donc récupéré son monopole, financier celui-là. Et les prix ont à nouveau flambé. Et on assiste a un scandale. La compagnie française affrête des avions qui ont vingt ans ou plus, et qui sont donc largement rentabilisés, avec des prix de billets scandaleux. Ainsi, on trouve des vols secs A-R Paris-Pointe-à-Pitre au prix de séjour d'une semaine dans un hôtel de luxe, voyages compris, dans une île caribéenne de langue espagnole. Et les avions sont nettement plus récents. Dans le même ordre d'idées, on a : les yaourts vendus 7,50 euros les quatre ; les frais bancaires qui passent de 6,50 euros en Métropole et 65 euros dans les îles ; le prix du téléphone aussi. Appeler la Guadeloupe coûte plus cher qu'appeler les Etats-Unis. Allez comprendre pourquoi et qui se met l'argent dans la poche ? Et si vous avez le malheur d'appeler de votre portable votre cousine qui se trouve aux Abymes quand vous, vous vous trouvez à Pointe-à-Pitre, donc à 2 kilomètres de là, vous devrez payer le prix de la communication via la Métropole…

C'est le même exemple que celui du container qui fait Singapour-Paris pour 500 euros et Paris-Pointe-à-Pitre pour 2500 euros. Quand Jego demande des explications et  fait mine de découvrir le pot aux roses, on se demande qui croit-il encore tromper. A moins que les membres du gouvernement soient bien mal renseignés. Mais que fait la police ?

La police… Il y a celle locale. Et puis il y a la gendarmerie. Qui vient entièrement de Métropole ou alors d'autres territoires domiens. Si vous rencontrez un gendarme guadeloupéen, c'est que vous n'êtes pas en Guadeloupe, ou qu'il est en vacances. C'est la même situation partout. Le nombre de gendarmes au mètre carré à brusquement grimpé. Ma belle-mère me dit qu'ils sont arrivés par avions entiers, et qu'il en arrive encore tous les jours (MAM s'est réveillée et en annonce encore 4 escadrons pour les prochins jours). Pourtant, jusque là, le mouvement était plutôt calme. Il n'y avait pas de casse, pas de violence. Des manifestations oui, mais les manifestations pacifiques, les Antillais en ont l'habitude puisque leur principale est une fête.

Et puis voilà, lundi, un défilé de plus, mais les forces de l'ordre qui chargent, qui matraquent, qui injurient aussi. Et c'est le début d'une violence qui n'était pas de mise jusque là. Et hier, un mort. On voit poindre la jeunesse sans espoir, violente, oh oui, très violente, armée, qui s'était tenue à carreau tant qu'on avait l'espoir des négociations et qui voyant l'action des forces de l'ordre, le dialogue mis à mal sont entrés dans la danse.

Les Antilles sont une société violente, On pourrait l'expliquer par bien des choses. La première sans doute, fondamentale, est l'esclavage qui est une blessure cachée, ou pas, en tout Guadeloupéen. Mais il y a le fait aussi que la colère vient vite et déborde rapidement. On bat les enfants, on les élèves à coups de ceinture. On sort le coutelas (la machette) à la moindre engueulade avinée (combien de meurtres en amis après des beuveries). On n'est jamais en conflit ouvert avec le voisin, on se contente de tuer ses animaux, de détruire son jardin, d'empoisonner son chien. On ne se parle pas, on se hurle dessus. Et quand on se salue, le geste n'est pas loin de celui de la menace...

Pourtant, il fait bon vivre là bas, parce qu'il y a encore, dans la plupart des quartiers, des sections, une solidarité qui a depuis longtemps disparu chez nous. Aucun membre de la famille n'est abandonné et on trouvera toujours un endroit pour le loger et une assiette à lui remplir, même si le quotidien est difficile. Cette difficulté à vivre, ce côté chiche, ce manque d'argent, a toujours existé. mais au moins, la plupart des gens avaient avant un jardin potager, des cultures vivrières, un cochon voire un bœuf, un arbre à pain dans le jardin. Et si on ne roulait pas sur l'or, on ne mourrait pas de faim.

Et puis la modernité est arrivée, avec la ville qui s'étend, les maisons qui se construisent, les routes qui s'améliorent, les immeubles qui commencent à barrer l'horizon et les grandes surfaces. Pour tous ceux qui vivent dans les cités, qui n'ont plus le jardins, qui font leurs courses chichement, soir après soir, juste ce qu'il faut pour se nourrir parce qu'ils n'ont pas les moyens d'acheter à plus grande échéance (on estime le caddy hebdomadaire à 150 euros pour une famille de 3/4 personnes), et qui achètent de moins en moins parce que c'est de plus en plus onéreux. On ajoute à cela le cancer de nos société à nous, que nous avons exporté sans scrupules, les zones touchées par le chômage, les cités où l'espoir de travailler a disparu depuis longtemps, les formations qui n'existent pas sur place, les familles qui ne peuvent envoyer leurs enfants en Métropole pour suivre, même pas des études, mais une formation qualifiante qui ouvrira sur un emploi, l'horizon barré, la drogue qui arrive (le crack fait des ravages). Et comme dans certaines banlieues parisiennes, on a fabriqué des bombes à retardement.

Alors voilà, cette jeunesse là a montré son nez. Et j'espère que le préfet, le gouvernement, les institutionnels vont comprendre le message et faire avancer rapidement les négos pour aboutir à une fin de conflit. Parce que même si la population est pacifique, ces jeunes loups-là n'ont rien à perdre. En tout cas, c'est ce qu'ils pensent. Comme leurs cousins qui habitent dans ces cités françaises qui ont flambé il n'y a pas si longtemps.

Maryse Condé disait : « Maintenant nous avons des autoroutes et des échangeurs. Les cases soi-disant insalubres ont été remplacées par des LTS, ces logements très sociaux, assez laids et qui poussent n'importe où et sans raison. J'ai vu la Guadeloupe devenir de plus en plus violente, agressive : on ne parle que de braquage, de viols, de meurtre. Tout cela n'existait pas dans mon enfance. Il m'arrive aujourd'hui d'avoir peur d'aller à Pointe-à-Pitre, au cinéma, au théâtre, au concert. À côté du Centre des Arts règne une bande de jeunes extrêmement agressive. Je vis dans un nouveau pays, dont les habitants ont beaucoup changé et sont mal à l'aise dans un environnement qu'ils ne comprennent pas, qu'ils ne maîtrisent pas. » Je lui ai fait alors remarquer que c'était un portrait bien triste qu'elle portait sur la Guadeloupe. « Oui, probablement, triste, mais pas désespéré. Vous savez, un petit pays comme celui-ci, projeté du jour au lendemain dans le monde moderne, c'est fatal que ça se fasse avec des heurts et des grincements de dents. Il faut essayer de comprendre le monde autour de nous, et accepter tout ceci comme une transition pénible, mais qui débouchera sur autre chose, de meilleur sans doute. »

Moi je pense que ce mouvement, cette mobilisation sans précédent appartient à ce qu'il y a de meilleur dans l'île. Mais il ne faudrait pas que ressorte maintenant le pire.

mercredi 11 février 2009

Gwadloup malad

Depuis des semaines, la colère s'est emparée de la Guadeloupe : manifestations, grèves, défilés, pillages dans les magasins, les journalistes ne cessent de s'interroger sur la mouche qui a piqué nos compatriotes domiens. La vie a toujours été chère là bas, bien plus qu'en Métropole. En cause, nous dit-on souvent de l'octroi de mer et de la prime des fonctionnaires. J'ai téléphoné à ma belle-mère. Elle soutient évidemment le mouvement : « Tu comprends, me dit-elle, les prix augmentent tous les mois, voir tous les jours. On ne peut plus rien acheter. » Heureusement pour la famille, mon beau-père continue de cultiver ses champs et d'élever ses bœufs.Mais ça fait longtemps que les petits cousins de mes filles ne boivent plus de lait et ne mangent plus de yaourt. Verra-t-on de nouveau les Antillais "faire bombance" autour des fruits à pain, quasi unique source de nourriture avec les ignames quand la famine régnait lors du blocus de l'île par les forces alliées ? De nombreuses familles en sont là, déjà.

Vous avez peut-être vu ce reportage de Canal+ qui peut aider à comprendre comment on en est arrivé là. Pourquoi, depuis l'automne, dans ces départements (la Réunion, la Guyane, la Martinique sont également touchés) dont on n'entendait pas parler sauf pour en vanter les plages et le soleil, sont-ils pris d'une flambée de colère. Si vous l'avez raté, heureusement, il existe sur le Net et je vous propose de le regarder. Il vous donnera une autre vision de ces îles ou le paradis des uns est aussi le champ de forçat des autres. Vous y verrez ce que sont les rapports sociaux en Martinique, le "dialogue social" et comment, pour certains, le temps des colonies n'est jamais loin. Il s'agit bien sûr des Békés. Ces blancs qui ont bâti toute leur fortune sur l'esclavage autrefois et l'exploitation aujourd'hui.





Bien sûr, les Békés sont Martiniquais. Mais ils détiennent en Guadeloupe les mêmes monopoles et notamment tout ce qui tourne autour de l'agro-alimentaire et du commerce. Comme en Martinique, ils possèdent la quasi totalité des grandes surfaces. Et s'entendent pour maintenir des prix très élevés leur dégageant des marges extrêmement confortables. Et gare à la concurrence. La terre guadeloupéenne est riche, elle peut produire en quantité nombre de culture vivrières. Mais celles-ci entreraient en concurrence avec le monopole des commerciaux. Tous ceux qui ont voulu diversifier l'agriculture antillaise s'y sont cassé les dents. Et quand ils s'en sont sorti, ils se sont vu empêcher toute activité à cause du scandale du chlordécone.
 
Au-delà de l'existence de ces pseudo seigneurs (saigneurs ?), leur "art" de la négociation sociale a fait école. Alors oui, les travailleurs guadeloupéens sont souvent en grève. Parfois de façon outrancière, notamment quand ils bloquent les hôpitaux. Mais la faute à qui ?

Musique : Gwadlou malad, de Guy Konket
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