Nous montons à l’étage et nous entrons dans une salle au fond de laquelle se découpent, croyons-nous, nos ombres. Réflex très humain, nous commençons à faire des mouvements pour nous distinguer les uns des autres, nous nous saluons. Une petite fille passe entre nous en chantonnant. Mais c’est une présence toute virtuelle. Malgré tout, je tends la main vers elle et pendant un instant, il semble que nos ombres dansent de concert. Puis elle continue son chemin. Des colombes s’envolent sous nos pieds. Puis nous prenons des cubes sur la tête. Ce qui est amusant, c’est que si nous ne bougeons pas, ils restent bien sur notre crâne, mais si nous faisons un pas de côté, ils tombent à terre. Comme s’ils étaient vrais. C’est à la fois très ludique et très poétique.

Biennale de Lyon 2007

Je resterai bien ici plus longtemps, à jouer et à observer comment la réalité se mêle au songe. La guide nous explique, qu’en fait, ce n’était pas nos ombres chinoises que nous voyions, mais nos corps filmés et détourés par un logiciel. A ce film quasi instantanné, s’ajoutent des images déjà enregistrées, le tout est mixé de façon aléatoire et projeté sur le mur tendu de blanc. Tout un arsenal technologique pour une œuvre follement poétique. C’est celle que j’ai le plus aimée dans cette Biennale, la plus artistiquement aboutie, celle qui donne de l’émotion, qui donne à rêver. Je vais retenir ce nom, Shilpa Gupta, une artiste indienne qui a su créer un rêve interactif.

La visite continue et la magie s’arrête. Je m’éloigne un peu pour entrer dans une pièce toute bleue. On pourrait se croire dans un campement beatnik sur une plage de sable noir. L’air vif s’engouffre par la fenêtre grande ouverte. Sur le balcon, on s'aperçoit que l'installation électrique est reliée à la batterie d'un camion garé en bas. plutôt amusant et tellement typique... Réalisée par Christian Holstad, elle s’appelle Moving Towards The Light. J’ai presque envie de m’asseoir là, un moment. Mais on m’appelle.

Je rejoins mon groupe et j'entre dans une salle interdite aux mineurs pour y découvrir… des photos que je collectionnais quand j’avais aux alentours de 15 ans. Je les reconnais toutes. Elles représentent des jeunes filles parfois très jeunes, presque nues. Le tabou total dans notre société actuelle. Il y a trente ans, pourtant, les clichés de David Hamilton étaient vendus en poster ou en cartes postales. J’en ai d’ailleurs retrouvées quelques unes dernièrement.
Ça discute ferme dans la salle. Certains ne comprennent pas l’interdiction et pense qu’elle devrait être pour les plus de 18 ans. Beaucoup considèrent Hamilton comme un photographe nul à chier avec ses flous, ses brouillards surfaits et son côté romantico pouet pouet. Je ne serai pas si sévère. Je trouve qu’Hamilton reste un photographe important de l’adolescence féminine. Il interroge le changement du corps, quand sous l’enfant pointe la jeune fille. Et il souligne avec délicatesse toute l’ambiguïté de cet âge, à la fois farouche et sensuel. A 15 ans, je n’ai pas trouvé de réponses à mes angoisses en regardant ces corps exposés, mais je m'y suis reconnue.
Mais ces photos choquent nos regards de 2007 (y compris le mien, il faut bien le reconnaître), parce que nous savons que le monde, lui, n’est pas innocent. Et on se demande un peu ce que fait Hamilton dans cette Biennale, seul artistes des années soixante-dix dans une réunion ultracontemporaine. Et si ce n’était pas l’œuvre d’Hamilton qui était présentée, mais celle de la censure et de l’évolution de nos regards ? Ce serait une belle impertinence…
Cela dit, le politiquement correct ne sévit pas que dans l’art. Quand Lou était à la crèche, on lui a appris une contine qui me rappelait quelque chose. « Un jour dans sa cabane, un tout petit bonhomme, jouait de la guitare, olé olé ô banjo…» Sauf que dans ma version, celui qui jouait était un petit négro…

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