Nous débouchons dans une salle entièrement consacrée à un artiste écossais, Charles Avery dont l’œuvre, Islanders, recrée un monde étrange, à la fois comme le nôtre mais très différent, une île imaginaire. C’est passionnant comme un livre ouvert, mais qui intégrerait d’autres codes. Sur un mur, un texte raconte l’histoire d’un jeune fou devenant vieux sage pour tout une population, dont certains membres tentent de l’imiter. Ils s’enferment alors dans une machine, sorte de kaléïdoscope géant, qui trône d’ailleurs dans la salle. Cette machine est censée leur donner une vie aussi longue que celle du sage. Mais, conclut le texte, on n’a jamais pu mesurer la valeur de la machine car les impétrants, rendus téméraires par leur sentiment d’invulnérabilité, étaient victimes d’accidents (comme tomber d’une falaise).
De nombreux dessins exposés illustrent certaines parties de l’histoire de tous ces îliens. C’est une œuvre totale qui mélange BD, conte philosophique et art plastique, un univers complet et fascinant. Nous sommes beaucoup à l’être, mais la guide nous appelle vers d’autres univers et la surgé nous pousse. Vite, vite, il faut continuer. Au passage, je note deux tableaux (de Thomas Bayrle) montrant des scènes de copulation franchement explicites. Elles sont inratables et non protégées, encore moins interdites aux mineurs, contrairement aux photos d’Hamilton… Je ne demande pas à ce qu'elles le soient, après tout, les enfants de Pigalle en voient d'autres sans être particulièrement choqués. Mais faudra quand même qu’on m’explique, un jour…

Nous arrivons au clou de la Biennale, l’œuvre qui a remporté le prix. Au centre d’une grande salle trône un bunker émergeant de rochers en polystyrène. De chaque meurtrière sortent des instruements de musique alors que sont (mal) jouées des marches militaires. Il paraît, dixit notre guide, que les deux auteurs, Jennifer Allora & Guillermo Calzadilla ont voulu interroger le public sur la place dans l’art de la musique militaire. Est-ce ou n’est-ce pas de la création artistique.
C’est gentil de me poser la question, mais voyez-vous, je m’en tamponne un peu. Mais si vous voulez vraiment une réponse, je dirai que cela dépend de qui la compose et de qui l’interprête. Ce ne sont pas les Français, dont l’hymne même est une marche on ne peut plus guerrière qui diront le contraire. Cela n’enlève rien à la laideur de cette œuvre. Déjà, un bunker, dans la réalité, ce n’est pas terrible, mais au moins, il y a la plage, la mer, une dimension, un décor qui peu magnifier l’artefact. Mais en polystyrène, c’est franchement immonde. On dirait une énorme crotte de chien.
D’apprendre que les conservateurs lui ont donné le prix de la Biennale m’emplit d’un doute sournois : ont-ils voulu s’amuser et ce choix est-il une preuve de leur humour et de leur autodérision ? Ou se foutent-ils vraiment de notre gueule ? A moins que, tout simplement, ils soient tous faits d’une essence différente que nous ne pouvons pas comprendre. Peut-être sont-il des « Islanders » ?

Nous récupérons nos manteaux et sortons dans le froid. Je discute un moment avec un autre congressiste de l’œuvre que j’ai le plus appréciée, celle de Shilta Gupta, et de celle que j’ai le plus détestée. Non, pas le bunker. Une video d’un Anglais, Nathaniel Mellors. Dans uen salle deux écrans, un grand et un plus petit sur lesquels est projetée la même video absconne. A priori, l’idée est séduisante : un homme est emprisonné dans une bande magnétique (celle qui défile) et torturé. Il raconte par le menu ce qui lui arrive, il est au bord de la panique totale. A la fin, il parvient à se libérer de son tortionnaire en le confondant à l’aide du langage. Dans la réalité, on voit un Anglais en slibard du genre de ceux dessinés par Reiser qui pleurniche et déclame un texte comme si c’était du Shakespeare. Pathétique et moche, un comble…

Nous passons devant le bâtiment de la Sucrière redécoré par Josh Smith (il a écrit son nom en gros sur les murs) et la balançoire des géants de Liu Wei.

La Biennale de Lyon


Il est plus de 22 heures. Nous voilà à nouveau dans le bus, en route pour l’hôtel. Comme nous avons l’estomac dans les talons, nous demandons à ce qu’on nous arrête près des restos encore ouverts. J’opte, avec d’autres pour la Brasserie Georges et je ne le regrette pas. Nous avons galéré pendant une bonne demi-heure pour la trouver, mais au bout, quelle récompense. Une salle art déco, magnifique et immense., des serveurs professionnels et accueillants et une bonne bouffe de brasserie. Je me régale d’un saucisson lyonnais aux pistache accompagnée de ses pommes de terre écrasées en purée parfumées à l’huile d’olive. Tout en buvant une bière maison (ben oui, une brasserie au départ, c’était un endroit où on brassait de la bière…).
Toutes les dix minutes environ, la lumière se tamise et un serveur porte à une table un gateau illuminé de bougies. Toute la salle entonne alors le traditionnel « Joyeux anniversaire ». c’est fou le nombre de gens nés un 19 octobre tout de même (c’était aussi ma fête ce soir-là, mais je l’avais oublié). Les camarades à ma table sont très amusés par le rituel et décide d’en faire bénéficier un de leurs copains qui dîne tranquillement un peu plus loin. Quand le gâteau arrive, il ne se doute de rien. Normal il est né en mars. La farce fait rire tout le monde, y compris le félicité qui passera le reste du congrès à se voir souhaiter un bon anniversaire, y compris par les élus du département que personne ne détrompera.
De l’humour potache ? Sans aucun doute, mais à ce niveau là, c’est du grand art…
Je prends un taxi pour rentrer à l’hôtel. Et dans ma chambre je contemple longuement la plus belle œuvre que j’ai pu voir aujourd’hui : Lyon, la belle endormie entre Saône et Rhône.

Lyon vu du ciel


Il avait raison le père Borhinger, c’est beau une ville la nuit… Voilà, c’est fini, et quoi que j’ai pu en dire, si vous en avez l’occasion, allez visiter cette Biennale. Ne prenez pas de guide, si c’est possible, vous trouverez toujours sur le net suffisemment de quoi vous renseigner sur les œuvres… J'ajoute des liens sur tous les artistes dont je parle sur les quatre notes. Et si vous voulez en savoir plus, je vous propose d'aller lire le blog "Amateur d'art par Lunette Rouge". Une petite merveille, ce blog, quand on aime l'art contemporain...

Vous trouverez la totalité des artistes exposés ici