Bon, il est vrai, le royaume d’Al Andaluz a laissé des traces profondes dans la société espagnole, mais le Barbier était plutôt situé au XVIIIe siècle qu’au XIe ou XIIe. Les photos, magnifiques, du programme, de femmes voilées, enfermées, engrillagées derrière des burqas me laissaient songeuses, vaguement agacées. J’avais envie de m’amuser, pas qu’on me prenne la tête.

Je devrais faire confiance à Coline Serreau. Elle a toujours su parler des choses graves de façon légère et amusante.

Le Barbier de Séville à l'Opéra Bastille


Le rideau se lève sur un paysage de désert bordé, sur un côté, par un petite forteresse flanquée d’un moucharabieh. On est loin, très loin de Séville. J’ai presque l’impression de m’être envolée pour le Yémen. Je fais la moue puis j’oublie tout parce que je me laisse complètement embarquer par l’histoire de Rosine, d’Almaviva, de Bartolo, de Figaro, Figaro…
Les décors sont absolument magnifiques. Après le désert, nous nous retrouvons dans le patio d’un palais maure tels que j’ai pu en admirer à Grenade. Les Mille et une nuits ne sont pas bien loin.

Le Barbier de Séville à l'Opéra Bastille


Le plateau tourne encore (ha ! le plateau tournant de l’opéra Bastille, franchement génial), et nous sommes dans les salons de Bartolo, avec ses tapis persans, ses banquettes aux couleurs chamarrées, son dais immense, ses voilages donnant vers les terrasses…
Pour le tableau final, après encore un quart de tour, on se retrouve au pied du chateau, aux portes du désert. Et l’amour de Rosine pour Almaviva y fait pousser des palmiers géants. Ce qui fait rire tout le monde.
Car on rit beaucoup à voir cet opéra. Inhabituel sans doute en ce lieu, mais bien agréable. Rien de guindé. Même les chanteurs ont l’air de s’amuser comme des fous et avoir adoré chanter ce Babier-là.

Le plus impressionnant de tous, c’est sans doute Bartolo, le gigantesque John del Carlo, qui faisait ses débuts à Bastille. J’ai adoré sa voix, son jeu, sa présence. Rosine, minuscule Maria Bayo, a un abattage incroyable, une voix très pure qui voltige. Troisième personnage marquant, pour moi, Basilio et la magnifique basse de Samuel Ramey. Et puis bien sûr, Figaro, interprété par le Roumain George Petean. J’ai retrouvé avec lui tout le plaisir des personnages inventés par Beaumachais. Il a su donner au Barbier une dimension humaine. Au-delà de la pseudo assurance, on voit un homme se débattre pour survivre. En même temps, il sert tellement les autres qu’on l’en oublierait presque. Il les met en valeur, en relation. J’ai rarement vu une interprétation aussi fine du personnage. Elle doit sans doute beaucoup à l’analyse qu’en fait Coline Serreau : « Personnage difficile parce que trop souvent on s’en tient à son apparente assurance. En fait, il rame, il court, s’affaire pour essayer de sortir de sa condition.
Mettre en question son arrogance.
La personne qu’il décrit dans son air, c’est autant celui qu’il aimerait devenir que celui qu’il est en réalité. Il se croit très utile, mais il n’est qu’un intermédiaire. »
L’interprétation de George Petean est parfaitement dans cette ligne.


Barbier de Séville 1


J’aime aussi beaucoup ce que dit Coline Serreau de Bartolo : « Bartolo, très touchant, pas méchant.
Il appartient à un autre temps, ses codes sont caduques. Les changements qu’il perçoit autour de lui l’affolent et le poussent à radicaliser ses actes.
Son amour pour Rosine est bouleversant et tragique le rejet qu’elle lui oppose.
Rejeté par l’objet de son sincère amour, débordé par une société qu’il ne contrôle plus, guetté par la vieillesse et humilié socialement par un noble qui piétine son bon droit, il incarne le tragique d’un monde en voie de disparition. »

Le Barbier de Séville à l'Opéra Bastille


Qui comprendra ce que ces quelques mots évoquent pour moi.