Vous étiez assis à une table de ce Café de Luna, près de la place Clichy. Je vous avais remarqué, parce que votre anglais masquait mal votre accent néerlandophone. Et que c’est un accent que j’aime bien. Mais je ne vous avais pas vraiment regardé. Vous n’étiez qu’un touriste inconnu discutant à une table voisine. Et puis, vous vous êtes levé, tout en continuant à parler, et vous avez agité vos mains façon “Ainsi font font font, les marionnettes”. Chez tout autre que vous, le geste aurait paru ridicule. Mais cela n’avait rien à voir, c’est comme si vos mains avaient attrapé une vie propre, étaient devenues indépendantes. Vous souriiez et vous expliquiez quelque chose  à votre interlocuteur, une de vos main est venue se positionner au dessus de l’autre. C’était fascinant et en même temps très fugace, dans le feu de la discussion. Mais c’est là que je vous ai reconnu. Je vous avais vu, il y a deux ans, sur la scène du théâtre des Abbesses où vous dansiez un spectacle que vous aviez chorégraphié, Import/Export, et qui m’avait ému aux larmes


Koen Augustijnen au café de Luna

J’ai failli me lever pour venir vous parler, vous dire combien j’avais aimé votre spectacle, quel ravissement cela avait été de découvrir votre nom dans le programme de Théâtre de la ville en juin dernier. Ma déception quand je n’avais pas pu avoir de place avec mon abonnement. Mon impatience à attendre l’ouverture de la location. La fébrilité quand je reçus le mail m’informant que les réservations étaient ouvertes et mon bonheur, enfin, quand je reçus ces places tant espérées. Bien sûr, il ne restait que des sièges tout en haut, mais je savais que je serai au paradis.

Et voilà que vous étiez là, en train de parler boutique, et vous laissiez vos mains s’échapper, mimant un passage de votre spectacle.

Ces mains-là, je les ai reconnues alors que j’étais assise au théâtre des Abbesses. Ces mains libres et indépendantes qui rendent fou celui qui si peu les posséde au point qu’il se lance dans le mur (Benjamin Boar). Mais juste avant, le rideau s’était levé sur une scène d’apocalypse, des corps partout, affalés, morts peut-être, comme jetés à terre par une guerre, une femme créole, une ombrelle rouge à la main, avait traversé la place. Puis les corps s’étaient mis à bouger et la femme à pousser des petits cris de frayeur. Au fur et à mesure que les morts vivants s’étaient relevé, esquissant des mouvements maladroits et aléatoires, la femme était devenue folle et s’était mis à hurler de terreur, pantin épileptique remuant son gros popotin au milieu des soucougnans. C’était fort, c’était âpre.

En fait de morts- ils sont sur-, des survivants. Et rien ne peut, pour eux, être tout à fait normal. Alors il y a l’homme aux mains libres, et puis cet autre, Gregory Edelein, qui donne du bois pour se faire battre à un troisième larron, Jakub Truszkowski. Il lui met le bâton dans les mains puis se jette à terre en attendant les coups. L’autre pose calmement le bâton, essaie de le repousser. Mais continuellement celui qui cherche les coups revient à la charge et se jette à terre avec plus de violence encore. Les autres danseurs observent la scène sans intervenir. Parmi eux, un homme saoul, ou fou, ou élastique. Très élastique. Gaël Santisteva bien sûr. Il tombe, se relève, tombe encore, monte sur le toit, manque d’en tomber et se récupère au dernier moment, mais fini quand même par en tomber. Il grimpe le long des murs et s’élance dans le vide. On retient alors son souffle mais il rebondi sur un trampoline que l’on n’avait pas vu et disparaît dans les cimaises pour mieux en dégringoler, rigolard… L’aviné au sourire perpétuel qui se joue de tout, la chance de l’inconscient qui traverse tous les dangers, qui nous tétanise et nous fait rire puisque tout se passe bien. L’auguste qui nous extirpe des OOOOh ! où le cœur se serre, puis des Aaaaah de soulagement puis des rires, enfin, de soulagement. Nous revoilà, enfants, au cirque, charmés par tant d’élégance.

Mais la voilà, Ligia Manuel Lewis, métisse, cheveux en pétard, qui se plante au bord de la scène, prononçant de petits yes victorieux chaque fois qu’elle se redresse, mais c’est pour mieux s’effondrer. Elle est une boule de douleur, de victoire, de joie, de fierté, d’angoisse et tout cela tord son corps au fur et à mesure qu’apparaissent ses personnalités schizophrènes qui lui font pousser des cris de rage, de haine, de joie et au final de soulagement. Et nous, nous serons bien sûr passés par toute cette gamme de sentiments. Comme dans tout ce spectacle qui joue sur nos nerfs et nos sentiments. Et nous fait rire aussi, notamment quand arrive l’impressionnante Chantal Loïal, la créole aux fesses callipyges qu’elle remue fort bien pour aguicher son homme : “Viens ! Viens ! Viens !” A chaque fois, il avance d’un pas mais quand il est trop proche, elle le repousse d’un : “Pars ! Pars ! pars!” Et les injonctions se répètent à un rythme endiablé qui fait bientôt perdre la tête à l’homme.

Voilà, ça vie, ça bouge, ça remue, ça crie, ça se jette et puis, soudain, on retient son souffle parce que la tendresse et la douceur sont là, palpables, et qu’on voudrait les retenir, ne pas les voir fuir, ces deux-là qui se touchent avec une telle légèreté, qui s’effleurent et qu’un souffle fait changer de position jusqu’à atteindre celle parfaite qui permet à l’autre de venir se nicher, s’encastrer, se blottir (Athanasia Kanellopoulou et Jakub Truszkowski). L’exact contraire de cet autre duo, où l’un et l’autre sont séparés d’un long bâton, empêchant tout contact jusqu’à ce qu’elle se libère et du bâton et de lui. Se libérer est le mot et elle s’enfuit, l’empêchant de la rattraper. Et quand il la rejoint, il y a toujours ce bâton entre eux, comme si, quoi qu’il arrive, ils ne pourront plus jamais se rejoindre (Sung-Im Her et Gregory Edelein).

Chaque scène, chaque mouvement est accompagné de la musique d’Haendel, interprétée sur scène, par un violon, un accordéon, un luth, un violoncelle et des percussions. Et surtout par deux magnifiques voix, celle de Steve Dugardin, alto masculin, et Amaryllis Dieltiens, soprano. Tout le monde se retrouve sur scène, se regroupe, se tient la main comme pour saluer. Et puis il y a un cercle de lumière, au sol que tous commence à regarder. Alors Gaël Santisteva s’allonge, à cet endroit exact. Il est mort, mais il parle, il regarde ceux qui l’entourent et se demande pourquoi ils sont là, pourquoi ils le regardent avec ces airs contrits. Il voudrait qu’ils partent, tous, ce qu’ils finissent par faire, mais chacun se retourne pour, à sa façon, envoyer un au revoir. Quelques gestes qui s’envolent comme un adieu. On croit que le spectacle est fini, mais il repart de plus belle, les musiciens reprennent leur place, les danseurs leurs rondes jusqu’à ce que tous, à nouveau à terre comme au commencement entament un long balancement, que la musique s’apaise et que, enfin, vient la nuit et résonnent les dernières notes d’une berceuse.



Koen Augustijnen

Et nous sommes restés dans l’ombre, retenant nos souffles et nos applaudissements pour que la magie dure encore et encore. La troupe, enfin , est venue saluer. Puis il vous ont appelé. Alors vous êtes monté sur scène, avec eux. Et moi, j’étais debout, tout en haut du théâtre des Abbesses et avec les autres, j’ai crié mon plaisir .

Voilà M. Koen Angustijnen. Il me reste à compter les jours qui me séparent de votre prochaine magie. Il me reste à vous dire un seul mot. Merci.

En dehors de la première et de la dernière photo, les très beaux clichés des répétitions sont de Chris Van der Burgt.
J’ai voulu citer les danseurs parce qu’ils sont exceptionnels et aussi parce qu’ils ont tous participé à la création du ballet. J’espère juste que je ne me suis pas trompée dans les rôles parce que la traque sur Internet n’est pas facile pour tous. Mais il faut ajouter celui du directeur musical qui a fait un boulot exceptionnel, Wim Sellers.

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Et puis le spectacle sera le 17 à Nevers, les 21 et 22 à Stockholm, du 26 au 28 à Bruxelles et 2 et 3 avril à Leuven (Belgique), le 7 avril à Saint-Etienne, les 8 et 9 à Orléans, le 11 à Dunkerque, le 21 à Forbach, le 23 à Bruges, du 2 au 4 mai à Brighton (UK), u 8 au 9 à Glasgow, le 11 à Norwich (UK), du 15 au 16 à Sévilles, les 21 et 22 à Grenade, le 30 à Guimarres (Portugal), les 17 et 18 juin à Ridehuset (Norvège), les 26 et 27 à Londres, du 1er au 3 juillet à Marseille, les 8 et 9 aout dans un festival de théâtre au Pays-Bas, du 15 au 20 septembre à Belgrade, les 25 et 26 à Bonn, le 29 à Saint Nicolas (Belgique), du 1 au 3 octobre à Gant (Belgique), une longue tournée au Pays Bas et en Belgique, le 23 au Mans (France), les 30 et 31 octobre et 2 novembre à Berlin, du 10 au 13 à Madrid, les 20 et 21 à Turin, du 25 au 27 à Lyon, à Angoulême aussi mais je ne connais pa la date précise, le 8 décembre à Valence, du 10 au 12 à Grenoble, les 15 et 16 à Mulhouse, du 13 au 16 janvier 2010 à Anvers,