J’ai, comme toi, reçu des fessées quand j’étais enfant. Avec la main ou le martinet. J’ai même arraché les lianes du martinet ce qui fait que j’ai eu une fessée avec le manche, je n’ai jamais recommencé. Ça ne me semblait pas plus grave que cela. Cela faisait partie de la vie. Et je pensais sincèrement que c’était un bon moyen d’éducation. Parce que c’était ce dont mes parents étaient persuadé, ainsi que la plupart des parents à cette époque. Le fait que j’ai (toujours) un problème avec l’autorité, que j’ai piqué des colères monstrueuses jusqu’à ma dépression et ma thérapie (à 30 ans), que je fuyais tous les conflits et les rapports de force au point de me retrouver sous la table ou que je surréagisse par la violence ne pouvait évidemment pas être lié à cela. Ben voyons !

Quand j’ai eu mes enfants, j’ai commencé par reproduire ce geste : une bonne petite claque de temps en temps, une fessée, ça ne peut pas faire de mal. Sauf que cela réveillait des trucs douloureux et que je devenais violente. Et puis j’ai vu la terreur dans les yeux de ma fille aînée, alors, j’ai arrêté. Et j’ai trouvé d’autres solutions plus efficaces, mais beaucoup moins violent. Mes filles n’ont rien d’enfants-roi.

Mais mon mari, lui, a continué. Il a été élevé à la trique. Et reste persuadé que c’est un excellent moyen d’éducation. C’était pourtant un papa poule extra. Jusqu’à ce que les enfants aient 4 ou 5 ans. Là, il entrait dans la phase d’éducation. Donc fessée, coups de ceinture, j’en passe… Je me suis toujours opposée à cela. Nous en avons discuté de nombreuses fois. Je me suis interposée physiquement. Je pensais qu’il avait compris parce que quand j’étais là, ça allait mieux. Mais il était beaucoup plus souvent à la maison que moi.

Ma deuxième fille a commencé à faire un blocage scolaire sévère en CP. Je n’ai pas fait le lien, puisqu’il “n’y avait pas de problème”. Nous avons mis en branle tout le système : Rased, orthophoniste, pédopsy… Au bout de presque deux ans, elle a craché le morceau : elle ne supportait plus les fessées et punitions de son père qu’elle ne comprenait pas. J’ai encore essayé d’en parler avec lui, mais, en même temps, c’était compliqué, parce que c’était mon mari, que je l’aimais.

Au bout du compte, ma fille était devenue violente contre elle-même et contre les autres enfants. Elle piquait des colères monstrueuses qui me rappelaient des souvenirs. Elle a fini par tout raconter à sa maîtresse qui a fait un signalement. L’institutrice a fait son boulot, je ne l’en remercierai jamais assez.

Nous avons été convoqués par le médecin scolaire, par le juge des enfants, nous avons eu une mesure d’évaluation et de suivi par des travailleurs sociaux nommés par le juge. Mais mon mari, en toute bonne foi, a continué le même principe d’éducation parce qu’il est pense que c’est le bon, qu’un père a le droit de battre ses enfants quand ils font des bêtises, et qu’il ne veut pas que ses filles deviennent des délinquantes. Et que c’est une affaire privée qui ne regarde personne. Et surtout pas l’Etat.

J’ai été convoquée à la brigade des mineurs (entre autres) avec les filles. Nous avons toutes témoigné les unes après les autres. Puis on m’a lu les témoignages des filles. Ils racontaient tous la même chose, suivant leur âge (13, 9, 7 à l’époque). Et encore aujourd’hui, quand j’y pense, je pleure. Je me souviens entre autres du passage ou celle du milieu s’accusait de n’avoir pas pu défendre sa petite sœur parce qu’elle était planquée sous le lit et qu’elle avait trop peur de son père.

Les travailleurs sociaux ont demandé à mon mari de quitter la maison. Ce qu’il a refusé de faire. Et comme on menaçait alors de nous enlever les enfants, c’est moi qui suis partie, avec les filles. Pendant cinq mois, nous avons campé dans des appartements qu’on nous prêtait ou chez des amis. Je ne remercierai jamais assez tous ceux qui m’ont aidée, dont Leeloolène. Et puis j’ai eu une proposition de boulot à Tours et nous avons quitté Paris.

Pendant une année, les deux dernières ont continué à dormir ensemble car elles avaient des terreurs nocturnes. La grande a fait une tentative de suicide. Mais maintenant, tout cela est loin. Elles vont bien.

Alors non, on n’a pas le droit d’éduquer ses enfants dans la violence. Quelle qu’elle soit. C’est déjà le cas légalement, chose que beaucoup de gens semble ignorer. Et non, les juges ne mettent pas tous les parents dans le même panier. Ils font parfaitement la différence entre une claque qui part une fois de temps en temps à cause de l’énervement – parce que les enfants, oui, ça peut-être très chiant – et les parents qui en font un principe d’éducation. Dans ce cas-là, ce ne sont pas des mesures de répression qui sont prises mais d’accompagnement pour que le parent en cause puisse changer de fonctionnement. Et quand ça ne marche pas, on l’éloigne.

Oui, il y a d’autres moyens d’éduquer ses enfants que les fessées et autres châtiments physiques. Sans pour autant être laxiste. Le coup, la fessée, la tape, c’est ce qu’il y a de plus facile. Ça part quand on n’a plus de mot. Efficacité 0. Le fait que je dise aux filles que mon seuil de tolérance est dépassé a toujours été plus efficace que tous les coups de mon mari.

Alors oui, il faut trouver des ressources pour imposer son autorité et oui, ce n’est pas facile. Moi, j’ai envie tous les jours d’ouvrir la boîte à baffes comme je dis. Mais je me retiens. Nous nous retenons toutes ensemble.

Oui, il faut que l’Etat puisse intervenir dans les familles pour protéger les enfants. Moi-même, je n’ai pas su le faire pendant longtemps, jusqu’à ce que je parte. Parce qu’il s’agissait de mon mari, que je l’aimais. Mon avocate m’a beaucoup aidé. Et les deux juges qui ont suivi le dossier, ils étaient remarquables. Parce qu’ils ont tout à fait compris ce qui se passait. Mais j’ai failli perdre mes trois filles.

Au Canada, la fessée est déjà interdite depuis des années. Avant, ça me semblait ridicule, insupportable. Mais je me suis rendue compte qu’en fait, c’était une bonne chose. Et si les associations de protection de l’enfance le réclament, c’est parce que sur le terrain elles ont pu mesurer l’importance de cette décision.

Par contre, d’accord avec Lili pour dire que cette décision a été présentée de façon tout à fait ridicule par le ministère et les médias. Et quand je dis qu’il n’y a pas de quoi en rire, je ne pense pas tant à ce qu’elle écris dans ton post, qu’à certaines plaisanteries lues dans les commentaires, qu’à ce que j’en ai entendu à la radio,  qu’à cette élue socialiste qui parlait de la nécessité d’une fessée pour Royal. Cette dernière est peut-être une tête à claque, mais la saillie n’était pas drôle, voire méprisante vis-à-vis des enfants que la loi veut essayer de protéger.

C’est que le mot de fessée fait rire, parce qu’il a également une connotation sexuelle. Si on cherche fessée, en image, sur google, on tombe immanquablement sur ces images coquines représentant une jeune femme renversée sur les genoux d’un homme, les fesses à l’air, en train de se faire administrer la fameuse fessée. Un même geste pour deux choses différentes et pourtant semblables. Tu ne trouves pas cela troublant ?