J'en ai marre des clichés des articles de presse

Ce matin, je me suis fâchée contre mes étudiants. J’étais en train de corriger une brève sur Haïti, et je tombe sur « l’île maudite ». S’il y a une expression qui m’énerve ces derniers temps, c’est bien celle-là. On voit ça partout dans la presse. Mais à eux, comme je les avais sous la main, je leur ai dit ma façon de penser : « Vous diriez, vous, que la République dominicaine est un pays maudit par la nature ? Non. Il ne l’est pas. Pourtant, c’est la même île. Ou que le Japon est une île maudite ? Pourtant il a subi des tremblements de terre aussi violents.
La situation qu’Haïti connaît n’est pas due à la nature, à une malédiction, mais à une politique économique, une exploitation  menée par la France, par les Etats-Unis. Alors ne venez pas me dire qu’elle est maudite. Victime, oui, mais pas maudite.

– Mais madame,  on lit ça partout… (oui, hélas, je m’en suis rendue compte figurez-vous…)

– Et c’est parce qu’on dit des conneries partout que vous êtes obligés de les répéter ? Réfléchissez donc par vous-même. La presse est en train de crever de ça, de cette langue convenue, où l’on utilise toujours les mêmes clichés. Alors si vous, qui n’êtes même pas encore dans le métier, vous vous y mettez, mais dans dix ans, la presse aura définitivement crevé.

J’y ai été un peu fort. Mais ils ont convenu que j’avais raison. J’espère que cela les fera réfléchir.

Parce que, quand même, ça veut dire quoi maudit. Ces jeunes, ce que je leur reproche, c’est de ne jamais ouvrir un dictionnaire. Mais dans cette profession, ils sont loin d’être les seuls. Car si mes confrères ouvraient de temps à autre un de ces livres, ils y verraient que :
- le premier sens de maudit, c’est qui encourt la réprobation. Vous pourriez me dire, vous, en quoi Haïti encourt la réprobation ? Et la réprobation de qui ? A part donner raison aux sectes de tout genre qui déjà prolifèrent sur cette île, aux racistes, à quoi sert ce mot ?

Deuxième sens : Détestable, exécrable. Faut-il vraiment que je commente ?

Dernier sens : Rejeté, réprouvé, condamné. Sans doute par ceux qui la traite de maudite. Par ceux qui l’ont tenue bien loin, oublié, au point de ne pas savoir quoi en dire quand elle est revenue aussi brutalement dans le cœur de l’information.

Jamais la presse n’a choisi plus mauvais qualificatif que celui-ci. Jamais elle n’a été plus à côté de la plaque qu’en employant ce terme. Enfin, quand je dis jamais, je me trompe. Elle n’a fait que ce qu’elle fait régulièrement. Dans la concurrence infernale à laquelle se livrent les médias, personne ne prend de risque. On parle des mêmes sujets de la même manière. Avant, chaque journal avait son propre concept. Mais il a disparu le concept. Si je vous montre un papier du Nouvel Observateur et une autre de L’Express, sans vous dire d’où je les ai pris, qui fera la différence entre les deux ? Même leurs unes se ressemblent et mettent en avant les mêmes sujets au même moment. Ah oui, parce qu’il s’agit bien de ne pas prendre de risque. Il s’agit plus de ne pas perdre de fric, voire d’en gagner, que de délivrer une réelle info avec une valeur ajoutée. Du coup, on traite tous des mêmes sujets et de la même manière. La presse française est devenue d’un conformisme à pleurer. Idem pour la télé. Entre le journal de TF1 et celui de France 2, quelle différence dans la façon de traiter un sujet ? Aucune. A tel point que sortis de leur contexte, ces reportages ne peuvent être identifiés. TF1 ? France 2, Tf2 ? France 1 ?

Dans la rédaction dans laquelle je travaillais, je me plaignais de ne pouvoir distinguer les articles de quelques uns de mes confrères. Pas tous, certains avaient un vrai style. Je lisais deux lignes et je reconnaissais leurs papiers. Mais pour d’autres… rien à faire : les mêmes constructions, les mêmes expressions, les mêmes clauses de style. Et, surtout, les mêmes clichés. La France est forcément terre d’accueil (alors que, soyons sérieux, elle est terre d’accueil pour pas beaucoup de monde,…), la Corse est forcément l’île de Beauté, les premiers caracolent toujours en tête, l’énergie est celle du désespoir, etc.

On utilise également les mêmes registres. Pour la situation économique, par exemple, on utilisera des métaphores météorologiques : Nuages sur la conjoncture, coup de froid sur les salaires, tempête dans l’hémicycle. Autres champs sémantiques largement utilisés, la géologie, le sport et la guerre : le séisme électoral, l’UMP mobilise ses troupes, levée de bouclier, la dernière ligne droite, Fillon monte au filet…

Comme le souligne Alain Joannes dans Le Journalisme à l’ère électronique (passionnant pour des tas d’autres sujets) : « Ces clichés privent les reportages et les commentaires de significations précises. Ils donnent une impression de paresse intellectuelle et de manque de courage. Ces clichés évite aux journalistes d’utiliser des mots qui pourraient froisser la susceptibilité des gens du pouvoir. » Et il cite un petit manifeste d’Eric Hazan, LQR, la propagande au quotidien que j’ai également été consulter et qui n’est pas à piquer des vers.

Hazan décrit notamment comment cette langue de clichés joue tout d’abord sur les euphémismes pour atténuer, par exemple, les maux de la société : on ne parle plus de grève mais de mouvements sociaux, plus d’infirmes mais d’handicapés, plus d’arabes mais de Maghrébins, plus de chômeurs mais de demandeurs d’emplois. On ne dit plus les pauvres, mais les gens de condition modeste. « Comme si les pauvres n’avaient plus le droit d’être orgueilleux », commente Hazan. Le recours à l’anglicisme fonctionne de la même manière : il remplace le mot français afin de l’adoucir. Une autre forme d’euphémisme consiste à utiliser des mots en « post » tel que post-industrie pour essayer d’oublier la période d’industrialisation et ainsi refermer la page sur les ouvriers pauvres et la lutte des classes. C’est une façon de dire au lecteur : vous n’y pouvez rien.

Le problème, c’est que cette monotonie, le fait d’avoir l’impression de lire partout la même chose, écrit qui plus est de la même manière, fait que l’on s’ennuie à lire, à écouter. Et on se lasse. On n’a plus envie. Et pourtant, l’info, on sait que c’est nécessaire, mais on n’arrive plus à accrocher, à se sentir concerné. Autre conséquence, la perte de crédibilité de ceux qui utilisent cette langue : vendus pour les journalistes, tous pourris pour les politiques sont les termes que l’on trouve régulièrement dans les commentaires des articles de presse sur le Web ou dans les blogs. En définitive, le résultat est le même : une certaine désaffection des médias. Et croyez-moi – c’est ce qui me navre le plus – cette désaffection me touche également.

Commentaires

1. Le samedi 23 janvier 2010, 21:45 par heidi

Je trouve ta note vraiment très intéressante et idéalement formulée ! Merci pour ces liens précieux ! Je suis justement en train de préparer un cours sur les clichés... Si besoin, me permettrais-tu de faire lire ton texte à mes élèves ?
( Pour le moment j'ai sélectionné quelques pages du Dictionnaire des idées reçues de Gustave, tu serais en bonne compagnie :p)

2. Le samedi 23 janvier 2010, 23:45 par Akynou

Sans soucis Heidi. Mais précise-leur quand même que je suis moi-même journaliste :-) Sinon, un lien que je n'avais pas retrouvé hier quand j'écrivais. C'est un blog qui n'est plus actif mais qu'on peut encore lire. Ça s'appelle Le Poncif m'a tuer. Très drôle :-)

3. Le dimanche 24 janvier 2010, 11:28 par Erin

C'est drôle, je viens juste de lire un article dans Sces Humaines sur la rhétorique... le contenu rejoignant ton propos, je trouve.

Tous les jours à la fac j'apprends à utiliser les bons mots pour parler des choses, à dépasser mes préjugés et les stéréotypes en vigueur. Alors oui, je suis complètement d'accord avec toi.
Je trouve ta conclusion des plus pertinentes et bien inquiétante.

4. Le dimanche 24 janvier 2010, 13:30 par julio

La fracture sociale et bientôt la fracture tout court !
Des journalistes qui fond des courbettes, des philosophes sans sujets, des écrivains sans imagination, des hommes d’affaires qui eux ci, ils font des affaires même sur le malheur et la misère.
Une peuple d’ignorants qui demande du pain du cirque et un accès a internet ; ont se croirais a l’époque de Rome. Qu’ils fassent attention a l’époque de Rome la premier légion qui marchais sur la cité proclamais l’Empereur, si la malédiction existe ils sont plongé dedans et jusqu’au cou.
Moi qui suis un ignorant, don’ que le peuple, j’ai toujours comprit que le véritable pouvoir et l’information et la vitesse, la vitesse ne veut pas dire précipitation. Donc la misère et la gloire est le pouvoir, et ceux qui fabrique l’info parfois involontaire et dans le drame, ou volontaire et dans le travail, comme les scientifiques, les chercheurs, les philosophes, les artistes etc. .et pour informer le peuple les igiorants comme moi ; les journalistes, les enseignants les pédagogues leurs pouvoir est très grand et il demande une grand rigueur et honnête intellectuelle, même si je croie qu’ils ont comme tous le monde le droit d’avoir des convictions. Et aussi une chose les grand personnages comme les scientifiques sont souvent les plus modeste a la différence des politiques qui eux pour le coup entends des voies comme jeanne d’arc et se prennes pour le sauveur, comme si on avec besoin d’être sauvais !
Pas facile de résisté ; une beau sujet pour les écoles ; bravos pour ta bel leçon !

5. Le dimanche 24 janvier 2010, 13:30 par andrem

Je suis trop flemmard pour te faire un long commentaire, et surtout je n'ai pas le temps. Mais tout pareil que toi.

Je suis heureux que tu sois montée au filet...

Oops, pardon.
Oui, la dérision m'aide aussi quand le même état d'âme me saisit. On s'en passerait pourtant bien, de la dérision, s'ils n'étaient si dérisoires, les penseurs de précuit.

6. Le dimanche 24 janvier 2010, 15:29 par Capucine

Merci pour ce billet, bien vu (je plussoie à 100% donc ;). C'est vrai que la généralisation des expressions-clichés (et donc d'écritures qui se ressemblent) dans les médias est plus qu'agaçante.
Outre l'excellent bouquin de F. Johannes, je citerais ce livre que m'a offert mon père il y a une dizaine d'années, quand j'étais toute jeune journaliste : "Le journalisme sans peine" de Burnier et Rambaud (ed. Plon) qui répertorie bon nombre d'expressions (trop) journalistiques, avec un bon sens du second degré.

7. Le dimanche 24 janvier 2010, 15:32 par Akynou

Julio, tu sais que tu es beaucoup plus compréhensible quand tu fais moins de fautes :-)
Cela dit, les gens ne gobent pas tout. Sinon, la presse continuerait d'être florissante. Oui, les gens sont exigeants et les patrons de presse feraient bien d'y réfléchir à deux fois avant de couper encore dans les rédactions.

Et sur les euphémismes, mon père disait : « On ne dit plus les cons, mais les non comprenants… »

8. Le dimanche 24 janvier 2010, 15:45 par RichardTrois

Merci c'est très juste.

Je constate aussi que certains jours y compris les blogueurs qui pourtant ne sont pas soumis aux impératifs des rédactions finissent par moutonner...

9. Le dimanche 24 janvier 2010, 18:28 par Akynou

Capucine. Je citait le livre d'Alain Joannes et pas de F(rank ?) Johannès. Le problème en fait n'est pas uniquement dans la langue, mais aussi dans le choix des sujets. Tout le monde traite de la même chose en même temps et de la même façon. Parce que personne ne prend de risque. Parce qu'il faut gagner de l'argent et non plus faire de l'info. Les entreprises de presse à cet égard sont bien plus responsables que les simples journalistes. Faudra que j'y revienne.

Richardtrois, majesté, vousici :-) Les moutons blogueurs sont pardonnables. Ce n'est pas leur boulot.

10. Le dimanche 24 janvier 2010, 23:25 par Lyjazz

Et bien je dirais simplement que c'est en partie ce qui me fait déserter les journaux papiers, les journaux télévisés....
Les rares fois où je lis un magazine, dans une salle d'attente, je regarde toujours la date, interloquée, tellement j'ai l'impression que ce sont les mêmes infos que l'an dernier ou le mois dernier.
J'ai souvent aussi l'impression que les journaux papiers nous informent en nous rabâchant les mêmes infos pendant plusieurs jours.
En fait ma source d'info c'est la radio, et il me suffit de l'écouter très peu pour savoir ce qui se passe.
Et j'ai aussi l'impression que les journalistes ne posent pas les bonnes questions, sont pris dans un engrenage, se coupent de l'humain, des vrais questions. Pas par paresse, mais trop souvent, oui, pour ne pas froisser les gens au pouvoir. Cela leur fait perdre de l'objectivité.
Cela doit être difficile pour eux en ce moment de savoir qui suivre : leur éthique personnelle, leurs employeurs, les personnes qu'ils doivent mettre en lumière, le pouvoir ?

11. Le lundi 25 janvier 2010, 10:19 par Anne

Le blog de Frédéric Pommier reprend maintenant ses chroniques de "Comme on nous parle" qui devrait te fournir du grain à moudre !!!

12. Le mardi 26 janvier 2010, 11:14 par le-gout-des-autres

Eh, franchement, tu as raison, mais tu pourrais te relire (hé hé hé...)
Cela dit, il me semble qu'un des sommets atteint en matière "d'euphémisation" est la vague de licenciements dans une entreprises, qui après avoir été transformée en "plan social" est devneue "le plan de sauvegarde de l'emploi"...
On passe de l'euphémisme au contresens avec une aisance et dans un silence médiatique qui laissent rêveur le pauvre con de lecteur que je suis.

13. Le mardi 26 janvier 2010, 19:13 par le-gout-des-autres

Je sais, j'aurais pu me relire aussi...

14. Le mardi 26 janvier 2010, 19:54 par Marloute

Tout ceci me fait penser à une formation journalistique avec un gars que j'ai eu sur une autre formation, qui s'appelle "écrire à cliché fermé" de Pascal Perrat, qui est très très bien!
Il fait une traque sans pitié!
C'est un exercice rigolo et salvateur....

15. Le mardi 26 janvier 2010, 21:46 par pl4n3th

Hé bien, voila un post sur le journalisme comme tu m'en avais promis !
Avec plein de liens passionnant pour se remettre la tête à l'endroit.
J'étais tombée il ya quelques semaines sur ce reportage rich-media au sujet de Haïti. Avec le bouquin de Jared Diamond (dont je cherchais le titre l'autre jour à la gare ...) j'ai compris comment on avait fabriqué Haïti.

16. Le mercredi 27 janvier 2010, 11:29 par La Feuille

Excellent article auquel je ne peux que souscrire. En élargissant un peu le débat sur les médias, l'art de la manipulation des foules, on peut lire l'excellent bouquin de Normand Baillargeon "Petit cours d'auto défense intellectuelle", éditions Lux. On peut aussi, si on ne l'a pas déjà fait, revenir à l'excellent "les petits soldats du journalisme" de François Ruffin...
Noam Chomsky aussi a beaucoup écrit sur l'art du conditionnement... Malgré toutes ces mises en garde, le matraquage est conséquent et il est parfois difficile d'y échapper même en étant attentif.

17. Le mercredi 27 janvier 2010, 19:04 par Moukmouk

Est-ce que le rôle de la presse est vraiment d'informer ou bien de faire un bruit de tam-tam qui nous empêche d'entendre ce qui se passe dans la forêt ?

les journalistes sont de plus en plus remplacés dans des commentateurs vedettes qui font le spectacle de l'information (et de leurs personnes) plutôt que de donner à comprendre.

Enfin pour Haïti tu as bien raison, sauf que tu oublies le principal exploiteur : le FMI qui a déjà organisé le récupération du mouvement d'aide internationale.

18. Le jeudi 28 janvier 2010, 08:47 par Akynou

Moukmouk. Informer ou faire le tam tam, la question, il me semble, n'est pas là. Ça peut être une conséquence mais pas une cause. Il faudra que j'y revienne.

Pour les commentateurs vedette, ce n'est pas vrai. En tout cas pas ici. Les présentateurs des journaux à la télé sont des journalistes. Ils deviennent des vedettes pour certains, pas tous, juste ceux du 20-heures, mais ce sont avat tout des journalistes pas que des présentateurs (nous on dit animateur). Et puis les présentateurs de journaux à la télé sont une infime minorité de la profession. Il y a toutes les rédaction qui font le boulot derrière, et puis il y a les rédactions radios, la presse, le Web, bref, des milliers de journalistes qui ne deviennent pas des vedette ni même des présentateurs. Moi-même par exemple, je ne suis même pas une blogueuse vedette :-)
Quant au FMI, il est arrivé après tous les autres à Haïti. Tout le monde sait que le FMI est le diable. Mais ce que je voulais faire comprendre, c'est que nous, nous avons notre part de responsabilités, et que cela m'énerve quand certains en appellent à la malédiction ou se demandent pourquoi. Parfait pour se dédouanner.