Jeudi matin, Elle m’a dit : « Tu sais Charlot, il est malade, il a du mal à respirer. » Il était rentré la veille, comme tous les soirs, de sa virée. Avait mangé normalement, avait joué avec sa maîtresse, puis s’était endormi contre elle, dans son lit. Comme tous les soirs. Mais ce matin-là, effectivement, il haletait. Il n’a pas voulu sortir. Quand les filles ont été parties, il s’est couché sur mon lit. Il a toujours aimé mon lit, même tout petit. Quand elle n’était pas là, il venait s’installer sur ma couette.

Une histoire de cha(t)rme

il était donc installé là, moi j’étais allongée à côté de lui. J’écoutais la radio, essayant de gagner quelques minutes de repos supplémentaire avant de filer bosser. Je lui caressais la patte tout doucement. Il a collé sa tête contre ma main et nous sommes restés un long moment, comme cela, tous les deux. Nous étions bien.

Et puis je suis partie. Quand je suis rentrée, il était passé 19 heures. La grande qui regardait les JO m’a dit : « Tu sais, le chat, ça va pas mieux. » Effectivement, il respirait encore plus mal. Mais pourquoi n’as-tu pas appelé la clinique vétérinaire, maintenant, c’est trop tard, lui ai-je répondu. Maintenant, il faudra attendre demain… Le chat est sorti à ce moment-là de sa chambre. Il restait avec nous et semblait souffrir. J’ai été chercher le numéro du vétérinaire de garde. J’avais un dîner avec des collègues. J’ai laissé le numéro à la grande en lui disant : Tu appelles le véto si son état empire. Je ne rentrerai pas tard. Je suis partie.

Vers 9h30, mon portable a sonné. Elle était affolée. Il n’allait vraiment pas bien. Je lui ai dit d’appeler de vétérinaire de garde. Elle l’avait fait, mais celui-ci lui avait raccroché au nez. Dix minutes plus tard, nouvel appel, mais ce coup-là, un cri, paniqué. J’ai dit à mes collègue que je devais rentrer de toute urgence. L’un d’eux m’a ramenée. Dans la voiture, troisième coup de fil. C’était la plus jeune : « Il est mort. »

Je ne voulais pas y croire. Je ne pouvais pas y croire. J’aimais ce chat. J’y était profondément attachée. Et en plus, j’imaginais le malheur total qui devait être celui ma fille aînée. Son chat, qu’elle aimait, qu’elle couvait, qu’elle protégeait (et inversement), son meilleur ami et allié, était mort. Et moi je gueulais en demandant si cette putain de série de merdes allait un jour enfin s’arrêter. Mais comment avait-il pu mourir, à 2 ans et demi ?

Je suis rentrée dans l’appartement. Une de mes voisines du dessus serrait Lou dans ses bras, Lou qui hurlait. Les petites, terrifiées par ses cris, étaient allées à l’étage chercher de l’aide. Et mes voisins charmants avaient accouru. Elle m’a laissé la place, que j’ai prise. Mais je savais déjà que je n’arriverai pas à arrêter ce hurlement. Alors je suis restée là, à la tenir, mon bébé si malheureux, à lui parler, à pleurer avec elle. Elle tenait dans ses bras le corps du chat, inerte. Et à le regarder, j’ai compris que le poison l’avait tué. Ses poumons recrachait une mousse blanche, épaisse qui continuait à suinter encore après sa mort. Lou le secouait, l’appelait, lui criait : « Charlot, ne me laisse pas, ne part pas, Charlot reviens, bouge, je t’en prie, bouge! »

Au bout d’une heure, il fallait faire quelque chose, nous ne pouvions passer la nuit assise dans cette position. Alors, j’ai convaincu Lou de me donner son chat. Nous l’avons lavé, nous l’avons enroulé dans le tee-shirt préféré de ma grande, un tee-shirt d’escrime, son porte bonheur  pour ses compétitions. Et puis les petites ont ajouté un élastique, parce qu’il adorait jouer avec. Et aussi une paire de chaussettes propres, parce que, quand il était petit, il nous piquait nos chaussettes, pour jouer avec, et les abandonnait systématiquement dans sa gamelle d’eau. J’ai mis le tout dans une grande boîte en fer, celle que j’avais acheté pour ses croquettes. Et j’ai fermé la boîte avec du gros scotch car je ne voulais pas que la grande le récupère. Elle pleurait toujours, puis se remettait à hurler. J’ai appelé SOS médecin. Je ne savais plus quoi faire d’autre.

C’est difficile, quand on est malheureux soi-même, il faut oublier sa tristesse pour consoler son enfant. Mais c’est encore plus dur de sentir que son enfant est inconsolable et qu’on ne pourra pas soi-même faire quoi que ce soit pour l’aider. La seule chose qu’elle voulait, ce n’était pas moi, c’était son chat.

Garance lui a fait couler un bain, l’a deshabillée, l’a démaquillée. Elle se laissait faire comme un bébé. Nous l’avons sortie, séchée, rhabillée, couchée dans mon lit. Le médecin est venu. Il a été très bien. Lui a prescrit (et donné) un médicament pour qu’elle se calme et dorme. Ce qu’elle a fait très vite. Mais j’ai eu du mal a trouvé le sommeil. D’autant que Léone, qui n’arrivait pas à dormir, est venu nous rejoindre dans le lit. C’est quelque chose que nous vivons depuis notre départ de la maison : quand l’une des filles a un problème, elle vient dormir dans mon lit. Mais à trois, il ne me restait pas beaucoup de place.

Je me suis endormie vers 3 heures du matin. Mais à un peu plus de 4 heures, la tempête m’a réveillée. Je n’ai réussi à dormir que vers 5 heures pour me réveiller à nouveau à 7 heures pour préparer les petites pour l’école. Puis j’ai levé Lou, je lui ai donné ses médicaments que j’avais été chercher, j’ai téléphoné au vétérinaire pour savoir quoi faire du corps. Il y avait un service incinération, individuel, grâce auquel on pouvait récupérer les cendres. C’est ce que voulait Lou. Ce n’était pas donné. Mais si ça pouvait lui permettre de faire son deuil…

J’ai sorti le corps du chat de la boîte. Son corps qui était évidemment tout raide. Mais sa pose pouvait laisser croire qu’il dormait. Lou est venu le voir. Elle s’est mise à pleurer. C’est à ce moment là qu’est arrivé la femme de ménage. Qui a eu un coup au cœur en découvrant la scène… J’ai remis Charlot dans le tee-shirt et déposé dans un grand sac en plastique. Lou s’est habillée et nous avons été chez le vétérinaire. Chez qui il a fallu dire adieu au corps du chat.

Et le week-end est passé comme cela, entre tristesse, pleurs, abattement, puis premiers sourires, et puis de nouveau abattement et pleurs. Je guette tous ses changements d’humeur. J’espère qu’elle va revenir tout doucement vers la vie. Elle parle déjà de reprendre un chaton. J’espère que nous allons en trouver un bientôt. Mais Charlot aura toujours une place dans mon cœur. Dans notre cœur. C’était un bon chat.



Le printemps en son jardin