J’aime prendre le train pour quitter ma ville et partir faire autre chose, ailleurs, pas forcément loin. Mais ailleurs. Bon, l’ailleurs, c’est le plus souvent Paris, on revient toujours à ses amours anciennes. J’ai donc emprunté le teuf teuf pas rapide qui mène à la capitale en deux heures et demi quand le TGV galope, lui, en une heure tout juste.

Arrivée à presque 16 heures, je me suis rendue chez la belle hôtesse pour récupérer un trousseau de clés. Puis, après avoir dégusté un très bon thé, j’ai marché jusqu’à la place d’Italie pour prendre le métro et me rendre à l’opéra Bastille. Au programme L’Or du Rhin, de Wagner. A dire vrai, je ne suis pas une wagnérienne pure et dure. Je ne suis pas une wagnérienne du tout. Mais je suis curieuse de tout et j’adore les trouvailles de mise en scène et de spectacle. Et de ce côté-là, ceux qui ont œuvré sur Wagner m’ont rarement déçue.

Il y avait eu Lohengrin, dont les costumes m’ont fait parfois sourire : Robes, costumes, pardessus des années quarante, mais quand le conflit éclate, les hommes enfilent par dessus leurs gabardines des armures moyennâgeuses et dr saisissent de leurs épées. Il paraît que c’est une allégorie, une métaphore. Moi j’ai dû réprimer un fou-rire peu propre à la gravité du moment. Mais j’avais adoré (et je n’étais pas la seule) Waltraud Meier dans le rôle d’Otrud. Je comprends qu’on traverse une partie de l’Europe pour l’entendre chanter.

Il y a eu un Parsifal à la mise en scène étonnante. Je n’ai pas tout compris des partis pris, mais c’était visuellement exceptionnel, intelligent. Et magnifiquement chanté, toujours avec l’exceptionnelle Waltraud Meier.




Parsifal et les fleurs
Et puis, j’avais été impressionnée par La tétralogie de Boulez et Chéreau donnée à Bayreuth de 1976 à 1980, que j’ai vue, comme tout un chacun, à la télé. Alors, quand j’ai vu que L’Or du Rhin, le prélude à la tétralogie, était donné à Bastille, je me suis inscrite sur la liste des candidats au billet et, grâce à un prosélyte lyrique, j’ai pu acheter une place. C’était ce samedi soir-là.

Arrivée à Bastille, on nous annonce que le spectacle sera sans entracte et se terminera à 22 heures. Deux heures et demi de spectacle ! Je me précipite aux toilettes. Ensuite, je me dis que j’aurais sans doute la chance de pouvoir dîner au restau chinois en rentrant. Oui, je sais, je suis dirigée essentiellement par mes boyaux. Mais que serais-je sans eux… Ce n’est qu’après que je pense que ça risque de faire long, quand même. De toute façon, je n’ai pas fait tout ce chemin pour vendre ma place et repartir. Je me hisse donc au 4e étage, premier balcon, porte 9, comme d’habitude. Je suis au rang 7, à la même place que la fois précédente, pour La Somnambula. Mais j’ai une arme supplémentaire, un zoom x 15 qui va me servir de jumelles.

Premier tableau, les ondines Woglinde, Wellgunde et Flosshilde, enveloppées dans une mousseline rouge, jouent à la balançoire au milieu des poissons représentés par un mur de mains gantées de rouge. J’ai l’impression d’être dans un tableau de Klimt. Evidemment, la balançoire, sous l’eau, ce n’est pas très plausible. Mais qu’est-ce qui est plausible dans cette fable sur les Dieux qui vont mourir. Elles se balancent donc, en chantant, quand le nain Alberich surgit des profondeurs de la terre et tente de les draguer. C’est la drague des profondeurs… Il est si laid que les ondines se moquent de lui. Elles l’aguichent, avec leurs costumes où sont dessinés seins et pubis. Le nain devient fou, elles le rejettent en riant. Alberich est distrait par un reflet dans l’eau, et les écervelées lui révèlent qu’elles sont les gardiennes de l’or du Rhin qui ne peut être forgé que par celui qui renoncera à l’amour. Alberich n’a rien à perdre, laid comme il est. Enervé par les agaceries des trois sœurs, il jure de renier tout amour en lui et s’empare du trésor devant les belles qui n’ont plus que leurs voix pour crier et leurs yeux pour pleurer.


Le nain est petit et moche, mais il a une voix magnifique. En tout cas, il part riche de l’Or du Rhin qui, un fois forgé, lui donnera fortune et pouvoir. Ce qui est une bonne revanche quand on ne peut pas susciter l’amour… (encore que, parfois, on voit des choses invraisemblables, de très belles femmes s’amourachant de nains mais ceux-ci ont déjà pouvoir et argent…)

Plateau suivant. Une mappemonde sur laquelle gisent endormis trois hommes torse nus et musclés et contre laquelle deux femmes s’appuient, l’une, debout, de profil, l’autre, assise et alanguie. Nous quittons l’univers de Klimt pour celui de Fassbinder, dans Querelle. Il s’agit des Dieux, Wotan, le chef de famille, de sa femme Fricka, des frères de celle-ci, Donner et Froh (de vrais demeurés) et de la belle Freia, leur sœur. Qui fait pousser les pommes dont ils se nourrissent exclusivement et qui leur garantit muscles,  jeunesse et beauté. Au loin, sur un échafaudage, on peut observer des ouvriers en plein labeur. C’est que Wotan, sur la demande pressante de sa femme, a demandé aux géants Fasolt et Fafner de construire un château digne des dieux qu’ils sont. Paiement promis, Freia, ce qui ne lasse pas d’inquiéter Fricka qui ne verrait pas d’un bon œil partir sa sœur et son garde-manger. Comme souvent chez Wagner, les femmes sont inquiètes et les hommes imbéciles. Wotan a promis sa belle-sœur sur les conseils d’un demi-dieu, Loge, malin comme un singe, qui lui a glissé qu’on trouverait bien une solution pour ne pas tenir pareil engagement. Mais au moment où les géants viennent réclamer leur du, Loge est absent et Wotan bien emmerdé.

Alors, il fait son Dieu et refuse de payer. Aussitôt, c’est la révolution. Les géants, ouvriers du bâtiment, s’emparent de la mappemonde, posent des banderolles rouges partout, envoient des tracts sur la foule. Dans les gradins, quelques fou-rires fusent.


Evidement, Loge finit par arriver. Il raconte qu’Alberich vient de se forger un anneau magique avec l’or du Rhin, qu’il a volé aux filles du Rhin, lesquelles pleurent. Ce méfait n’arrange pas les Géants qui ont souvent maille à partir avec le nain (genre les éléphants et la souris). Ils emmènent donc Freia en otage et promettent de la rendre si, dans les vingt-quatre heures, Wotan leur remet l’anneau qu’il aura préalablement volé à Alberich.

Au tableau suivant, nous sommes donc dans le royaume du nain, qui a asservi son peuple et son frère Mime. Après Klimt, Fassbinder, voici l’influence de Metropolis, de Fritz Lang. Ce qui reste de l’or du Rhin trône au milieu de la scène et une scie gigantesque se balance au dessus de lui pour le couper. Les nains se plaignent de leur nouvel état d’esclave. Ils travaillent beaucoup plus dans leur mine pour ramener toujours plus d’or pour leur insatiable tyran. Ils ne peuvent pas plus résister à la magie d’Alberich que Mime qui a été contraint par son frère à lui forger une heaume d’or pour le rendre invisible.


  Les mineurs, de par et d’autre de la scie, se balancent au même rythme qu’elle. En avant, en arrière… Arrivent Wotan et Loge auprès de qui Mime vient pleurnicher. Ils rencontrent Alberich qui, sur de sa puissance, les affronte dans une scène qui ressemble à s’y méprendre à celle du combat entre Merlin l’enchanteur et Mime la sorcière dans le film de Disney. Plutôt grotesque. Evidemment, Wotan et Loge (surtout lui, le malin) parvienne à tromper le nain et à l’emprisonner. Pour être libéré, il doit donner son or, le heaume magique. Wotan se saisit, en plus, de l’anneau qu’Albérich, fou de rage, maudit, prédisant que celui qui ne l’aura pas dépérira de désir et celui qui le possèdera attirera à lui le meurtrier. « Le seigneur de l’anneau sera l’esclave de l’anneau. »

Retour de Wotan et de Loge sur le plancher des vaches, ou plutôt sur la demi mappemonde. Ils rejoignent le reste de la famille. Arrivent les géants accompagnés de Freia. Les Dieux leur remettent l’or du  Nibelungen et le heaume. Mais il reste un trou dans le mur monté grâce aux lingots et Fafner exige de le boucher avec l’anneau. Evidemment, Wotan refuse. Les géants le réclament, Loge demande à ce qu’il soit rendu aux ondines, Wotan est inflexible. la situation est sans issue. Heureusement, Erda, la déesse de la Terre, traverse la scène et le conjure de jeter cet anneau, source de malheur et cause de la fin des Dieux. Wotan, saisi, donne l’anneau aux géants qui, aussitôt, se bagarrent pour se l’approprier. Fafner tue son frère Fasolt. Wotan se rend alors compte de la puissance de la malédiction. Qu’importe Freia est de retour parmi les siens, qui peuvent à nouveau se nourrir. Pendant que Fafner, obnubilé, passe son temps à empiler son or, Donner invoque l’orage pour nettoyer le ciel. Les Dieux issent un immense rideau représentant un magnifique ciel bleu.

[1]

Entouré dune kyrielle d’hommes en short en marcel blancs (les deux du stades) ils posent sur leur tête leurs casques à plume et prennent possession de leur château et le rideau tombe, penant que les athlètes brandissent les lettres de “Germania”. Curieux final !


C’est fini, et je n’ai pas vu le temps passé. Je ne me suis pas ennuyée une seconde. Il faut dire que ça n’arrête pas. il se passe toujours quelque chose. C’est un spectacle total, tantôt beau, tantôt drôle, mais qui finit par prendre. La scénographie est cohérente, même s’il est déroutant, de convoquer à la fois la lutte sociale (présente dans le livret) et l’imagerie nazifiante (le final). Mais le public était plutôt content. Et Wotan en tirait la langue de contentement…



J’étais d’autant plus satisfaite que j’ai eu le temps, comme envisagé, d’aller déguster un pho du côté de l’avenur de Choisy, chose dont j’avais envie depuis des lustres. Puis, sur la terrasse de l’amie qui m’hébergeait, j’ai fait une série de la ville la nuit parce que c’est beau… Après avoir pratiquement achevé La Cité des jarres d’Arnaldur Indridason, je me suis enfin décidée à dormir. Le lendemain, il y avait brunch. Et j’ai eu le plaisir de voir, outre mon hôtesse et le gars qui l’a à la bonne, Joël Riou, qui avait assisté au même spectacle que moi la veille, Bladsurb, Charles, Pascal & Co, Noël sa douce et junior, Maître Ka, Janu,  Johann, Gilsoub…, bref, que du beau monde. J’ai eu toutes les peines du monde à m’arracher de cet univers chaleureux pour courir jusqu’à Montparnasse et sauter dans le TGV. A Tours m’attendaient mes trois gisquettes qui s’étaient faites toutes belles pour accueillir leur maman. Elles m’ont accompagnée jusqu’au bureau de vote où j’ai pu rejoindre la minorité de ceux qui ont voté [2].


[1] crédit des petites photos : Opéra national de Paris/ Charles Duprat. Sauf la plus petite qui a été prises par mes soins, comme les plus grandes.
[2] et malheureusement, ce ne sera pas le cas dimanche prochain. Je remonte à la capitale pour accompagner la grande à une grosse compétition d’escrime et nous ne pourrons pas être rentrées avant 19 heures… Quant à la procuration, difficile de trouver quelqu’un dans une ville où l’in connaît finalement peu de monde.