Alors que nos étudiants repartent à l’assaut de la ville, les enseignants font la sieste. J’en profite pour sauvegarder mes photos sur l’ordinateur et les visionner. Je suis assez contente du résultat, mais je n’ai pas encore l’habitude de mon nouvel objectif. Il faudra que je retravaille certains clichés.

Je bouquine aussi ce satané livre de sociologie qui me motive autant qu’un plat de haricot blanc, et ce n’est pas peu dire. Je m’allonge une petite demi-heure. Puis j’écoute quelques uns de mes podcasts dont une superbe interview de Dennis Hopper par Rébecca Manzoni. Un vrai bonheur.

Puis, quand tout le monde est réveillé, nous décidons de prendre la voiture pour aller faire un tour. Nous allons jusqu’au poste frontière voisin. De l’autre côté, c’est l’Algérie. Avant, c’était encore Figuig. Jusqu’au XIXe siècle, la ville était un carrefour pour les caravanes et une étape pour les pélerins. Elle était donc riche, commerçante, vivante. Il paraît qu’il y eut même un embryon d’université où l’on étudiait l’algèbre et la théologie. Mais les Figuigui sont des esprits indépendants. Ils ont donc soutenu l’émir Abd El-Kader contre les Français. Les tensions se sont accentuée jusqu’en 1903 où la ville fut bombardée. Les plus anciens s’en souviennent encore avec terreur (eh oui, il y a des centenaires). La France a imposé une nouvelle frontière qui coupait l’oasis en deux, lui faisant perdre ses terres de l’est autour du ksar de Beni Ounif.

Les choses ne se sont pas calmées avec l’indépendance des deux pays à cause de la rivalité entre les deux pays. jusqu’à la guerre des sables en 1963 lors de laquelle Figuig devient le théâtre de combats. Les paysans sont obligés d’obtenir des laisser-passer pour aller cultiver leur terres côté algérien. En 1970, avec le conflit avec le Sahara occidental (très loin de Figuig) la frontière est fermée et Figuig se retrouve complètement enclavée.

Jusque là, même si l’entente n’était pas cordiale, la ville restait tout de même une étape vers l’Algérie, une ville de passage. Mais une fois la frontière fermée, l’oasis devient un cul de sac. Elle fut rouverte entre 1986 et 1994 quand un attentat à Marrakech raidit à nouveau la position des deux pays. Il y a deux ans, les Figuigui ont eu l’espoir que la frontière s’ouvre à nouveau, le Maroc en avait fait la demande très officiellement. Mais l’Algérie a refusé, réclamant que tous les contentieux soient réglés avant. Et ils sont nombreux. Cela ne fait pas l’affaire des habitants du ksar de Zenaga dont une partie des terres se trouve de l’autre côté de la frontière. L’Algérie a brûlé une partie des palmiers, les autres sont laissés à l’abandon. Ils n’intéressent personne que ceux qui n’y ont plus accès. Certains ont tout perdu, parce que tout est là bas, de l’autre côté. Alors ils ont les yeux constamment porté vers cette ligne ténue, invisible, cet ailleurs. Toute la tragédie de Figuig est là… Cette barrière blanche et rouge et ces jeunes gens en uniforme qui nous saluent de la main…

Nous repartons vers la ville haute, à la recherche d’une muraille que nous ne trouvons pas. Mais découvrons un magnifique point de vue sur les montagnes, le désert. Le soleil se couche, voilé, le ciel prend des teintes ocres. De nombreux Figuigui sont venus s’installer là pour regarder le soir s’installer. Ces gens sont des contemplatifs, mais la beauté des paysages qui les entoure ne peut que les y inciter.

Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons chez un marchand de journaux, épicier, papetier. J’achète un cahier, une bouteille d’eau pour mes futures sorties, et quelques cartes postales. Il y en a quatre modèle, pas le choix. Elles ne coûtent que 1 dirham chacune. Soit 8 centimes d’euros. Les timbres sont par contre beaucoup plus chers, un peu plus de 7 dirhams pour la France. Ce qui me surprend. Chez nous, c’est tout le contraire, les cartes postales sont de plus en plus cher. Nous allons au café. Je suis la seule femme. La société est vraiment séparée. Les hommes vivent leur vie entre eux, les femmes ont leurs propres activités, le café n’en fait pas partie. Mais cela ne veut pas dire qu’elles restent enfermées chez elles et qu’elles n’ont pas de vie sociale. Bien au contraire. Beaucoup travaillent, sont bénévoles dans des associations de tout genre. Notamment de développement. Mais ce sont elles qui élèvent les enfants et font le repas. Les hommes ne pénètrent pas dans la cuisine. Ils vont au café.

Je bois un thé. Notre cercle s’agrandit : notre hôte nous rejoint, le professeur de français du lycée voisin, le jardinier de ce matin, un enseignant de mathématique à l’université d’Oujda. Nous parlons de choses et d’autres, de journaux, dont un, qui semble dépendre du PS local et dont la page en français est le plus souvent piratée sur Internet. Le prof de français, qui s’est fait « emprunter » de nombreux papiers sur son blog, peste : ils font n’importe quoi, coupent n’importe comment, ne se relisent pas. C’est pas sérieux tout cela.

Nous rentrons pour le dîner. Ce soir, c’est soupe. Une bonne soupe très goûteuse et qui tient bien au corps. Deux petits bols et nous sommes rassasiés. Puis nous faisons une réunion avec les étudiants pour voir où ils en sont. Ils ont eu plein de contacts, vu plein de monde. Le projet avance vite. Ils sont contents.

A 22 heures, je tombe de sommeil. Je rejoints mon lit. Je tente crânement d’écrire quelques lignes, mais je sombre.