Samedi matin. Je me suis levée un peu après 7 heures pour prendre ma douche tranquillement. Mes deux collègues sont déjà levés, les étudiants, non. Une bonne douche, histoire d’enlever la poussière. Il n’y a que dans ma bouche que je ne peux l’enlever. Je meurs constamment de soif, à cause de la poussière.

A cette heure-là, il fait frais, on supporterait presque une petite laine. Mais je reste bras nus, avec mon tee-shirt.

J’ai descendu deux livres dans le patio. Le premier, Maroc, histoire, société, culture, dans la collection des Guides de l’état du monde. Intéressant pour remettre les histoires que nous entendons sur Figuig dans le contexte marocain. Le second, une introduction à la sociologie, pour essayer de trouver du vocabulaire en vue de ma VAE. Mais je ne suis pas sûre qu’il me serve beaucoup.

Les étudiants arrivent un à un et font la queue à la douche. C’est la raison pour laquelle je préfère me lever tôt. Le petit-déjeuner est servi. Comme hier, il est copieux et délicieux. De gros beignets, des crêpes, du thé à la menthe, de la confiture de figues. Je m’empiffre. Je vais au moins prendre 4 ou 5 kilos. Notre hôte prétend le contraire. Ici, à Figuig, quoi qu’on mange, on maigrit. Il n’y a plus qu’à revendre l’idée aux magazines féminins.

Les étudiants partent par groupe accompagnés des lycéens qui leur servent de guide. Certains vont visiter une boucherie et son abattoir pour étudier la filière de la viande. D’autres vont faire les boutiques pour tenter de comprendre ce qu’il y a dans les penderies des femmes, le troisième groupe attend. Ils doivent visiter un jardin traditionnel et regarder comment on féconde les palmiers à dattes.

Notre hôte nous invite à aller visiter une maison voisine en train d’être rénovée. Le chantier promet une belle et grande demeure, très moderne. Les épais piliers de terre ont été remplacés par d’autres en béton, beaucoup plus fins. Cuisine américaine dans le patio espace à vivre protégé de la pluie par une loggia sur la terrasse, chambres.

Ils ont récupéré l’espace de la ruelle. Le propriétaire du chantier explique qu’il en a le droit, la plupart de ces ruelles sont privées. Elles n’ont été ouvertes que pour permettre d’aller d’une maison à l’autre à l’intérieur d’un même quartier. Chaque quartier étant originellement constitué d’une seule et même famille. Cette ruelle, qui donnait sur la rue principale, était fermée d’une porte, souvent laissée ouverte dans la journée pour laisser leur passage à tous ceux qui vivent là, et fermée la nuit. Cela permettait aux femmes et aux enfants de vivre à l’abri des regards. Dans cette partie-ci, tout appartient à la même famille. Ils peuvent donc fermer une ruelle pour en ouvrir une autre. Ou pas, ils s’arrangent pour que tout le monde puisse aller et venir. Mais dans le quartier d’à côté, une partie des maisons a été vendue. Du coup, ils ne pourraient pas fermer définitivement l’accès de la ruelle car ils empêcheraient les gens de rentrer chez eux.

Puis on nous emmène voir une maison, ancienne, non encore rénovée. Une femme y cultive un minuscule jardinet et y tient quelques chèvres et moutons. Comme la plupart, elle vit dans une maison neuve, à l’extérieur de la partie ancienne du ksar. Elle nous laisse entrer, visiter. Les murs sont en terre travaillée à l’ancienne. Ils portent la griffe du temps et de l’érosion, mais ils sont superbes. Nous montons au premier étage. J’aimerais prendre en photos les escaliers. Mais il fait trop sombre et le flash dénaturerait tout. Du linge sèche sur la terrasse qui possède encore une pièce. Comme les autres, elle sert d’atelier.


Encore un étage et nous arrivons sur la terrasse principale. De la laine teinte en noir est en train de sécher près d’une antenne satellite rouillée. On voit bien les différents puits de lumière qui permettent de faire descendre le jour dans les pièces du bas. Tout autour, des terrasses qui communiquent entre elles. C’est la ville du dessus, au soleil, à la lumière. C’était également le meilleur moyen de se sauver lors des répressions sauvages qui s’abattaient régulièrement sur la ville, haut lieu de la contestation berbère. Quelques toits plus loin, une maison à l’architecture particulière. C’est une maison pour les invités de marque, une maison d’hôtes. Elles étaient, me dit-on, très décorées, contrairement aux autres bâtiments beaucoup plus modestes.

On peut acquérir une de ces maisons (quand elles sont en vente, ce qui n’est pas évident car ici, on ne vend pas le bien de la famille) pour environ 3000 euros. Il faut ensuite compter 20 000 euros de travaux pour le rendre confortable. Cela fait donc la maison, véritable petit palais à 23000 euros. Bon, évidemment, Figuig est loin de tout, mais c’est tellement beau.

Nous redescendons de notre promontoire et rentrons à la maison.

Pour repartir aussi sec visiter le jardin d’O*. Nous l’accompagnons dans les ruelles qui nous éloignent peu à peu du cœur du ksar. Les murailles de terre continuent mais à ciel ouvert, cette fois. Elles enserrent les lopins de terre dont on ne voit que les palmiers et les grenadiers en fleurs. O* nous ouvre la porte et nous pénétrons dans un îlot de verdure. Des rectangles de 1 mètre dur 13, délimité par des talus de terre qu’on ouvre d’un coup de pelle quand arrive l’eau. La culture des oasis se fait sur trois niveaux : d’abord les cultures au sol, oignons, carottes, fèves, épinards, salades, choux, blé, etc. Au-dessus les fruits : grenadiers et amandiers. Encore au-dessus les palmiers qui donnent de l’ombre aux cultures. Ce sont tous des palmiers à dattes.

O* nous explique comment il aide à la fécondation car ces arbres sont sexués. Il en possède une soixantaine dont seulement 3 ou 4 mâles. Bien sûr, le vent pourvoie d’habitude à leur rencontre, mais pour être sur d’avoir des dattes il faut aider la nature et c’est ce que s’emploie à faire O*. Il grimpe dans un palmier mâle, dégage le cœur de la tête des piquants (très très durs et très piquants) pour récupérer les fleurs qu’il coupe. Il monte ensuite dans les palmiers femelles, met au cœur de ses fleurs la fleur mâle, attache le tout solidement et le tour est joué. Cette année, il y a eu de la pluie, l’eau n’est pas un problème, le jardin pourvoira aux besoins en légumes de la famille d’O*. Il a aussi des moutons, pour la viande. Il n’achète que des fruits. Il ne cultive que ce dont il a besoin. Quand il en a trop, il échange le surplus contre d’autres légumes ou le vend à ses voisins, mais n’en fait pas commerce. Comme la très grande majorité des jardiniers de Figuig. La grande majorité ont un métier, mais quelques-uns, en plus de leur propre terrain, s’occupent également, moyennant finance des terres d’autres Fuiguigui.

L’autosuffisance a ses limites, celles de la sécheresse. Les années sans pluie, le recours à l’épicier ou au marché sont plus nombreux et plus fréquents. Elles sont de plus en plus nombreuses paraît-il. Tous les dix ans fut une époque, environ tous les deux ans maintenant. La pluie est donc une bénédiction, mais pas toujours. Tout dépend quand elle tombe. Elle peut détruire une récolte de datte quand elle arrive juste avant la cueillette et si elle est trop abondante.

Nous reprenons le chemin de la maison. C’est bientôt l’heure du déjeuner. Les ruelles sont pleines de gens ; des enfants qui jouent, des hommes en mobylette ou en vélo. A pied aussi bien sûr. Des jeunes filles en cheveux. Et des femmes, ombres blanches revêtues du haïk, le voile traditionnel. Elles le portent comme un manteau qui les recouvre de la tête au pied quand elles sortent. Les plus âgées d’entre elles le tiennent de façon à ce qu’on ne voit pas leur visage quand nous les croisons. Les autres n’y font pas attention. Quand leurs mains sont occupées, c’est avec les dents qu’elles retiennent le tissu. Parfois, on voit aussi des femmes avec le hijab et la dlellabah. Il paraît aussi que quelques unes d’entre elles portent le voile intégral, mais elles sont rares. C’est politique paraît-il, pas une habitude de la ville.

A peine arrivés, nous nous précipitons vers le robinet. Il fait chaud, nous avons soif. L’air est sec et souvent plein de poussière. Un groupe entame une partie de tarot. D’autres étudiants reviennent toujours accompagnés des lycées qui leur servent de guide. C’est bientôt l’heure du déjeuner. On nous sert le poulet, délicieux, accompagné de pommes de terre et d’olives. Et un peu de piment, fort, mais qui agrémente parfaitement le plat. C’est tellement bon que je ne peux m’empêcher de saucer. L’inconvénient de manger tous dans le même plat, c’est que mon voisin me pique mon morceau de viande et surtout la partie que je m’étais laissé pour la fin, c’est-à-dire la belle peau bien grillée. Cela m’apprendra. La prochaine fois, je commencerai par ce que je préfère. Du coup, je pique le pilon de ma voisine. A la guerre comme à la guerre. Je ne suis pas faite pour les repas collectivistes, je suis une individualiste de la fourchette et la nourriture a trop d’importance pour moi pour que je veuille partager plus que nécessaire.

Plaisanterie mise à part, le plat est rapidement nettoyé. Nous nous sommes régalé, mais l’étudiant un peu fanfaron qui a trouvé bon de manger un bon morceau de piment. Il a du mal à s’en remettre.

Nous terminons le repas par de délicieuses oranges juteuses et sucrées. Ce sont les dernières, il n’y aura pas de fruits pour ce soir.