Lorsque je travaillais dans une rédaction au poste de secrétaire de rédaction (le journaliste chargé de vérifier les infos, de mettre les textes en page et d’écrire la “titraille”, pas de remplacer les correcteurs, j’insiste), il m’est arrivé de lire des choses assez étranges, dont hélas, je n’ai pas toujours gardé trace. J’ai surtout remarqué que chez certains de mes confrères l’utilisation d’un dictionnaire était quelque chose de très couteux et de très difficile. Comment expliquer sinon de telles erreurs dans le sens des mots, dans la correction du français. Un bon journaliste vérifie ses sources et sa langue. Je rassure tout le monde, c’était des cas plutôt isolés.

Depuis que j’enseigne, j’en lis de bien pire. Ce qui est normal. Il s’agit de jeunes en formation. Mais ce qui m’étonne, tout de même, c’est le niveau de français général. Telle candidate ayant eu 15 à l’écrit et à l’oral de français a envoyé une lettre de motivations truffée de fautes. Tel étudiant emploie un mot pour un autre au point de rendre son texte peu compréhensible et parfois même de dire le contraire de ce qu’il veut dire. Tel autre méconnaît les sens des temps et emploie, par exemple, l’imparfait quand un passé composé serait plus judicieux et le reste à l’avenant…

Et je ne suis pas la seule à me plaindre de ce phénomène. Or, nous n’avons pas le temps de donner des cours de français aux étudiants en journalisme. C’est un problème qu’ils doivent avoir réglé tout seuls (ou avec leurs enseignants de français au collège et au lycée), avant de s’inscrire chez nous. Nous avons donc mis une barrière en créant un exercice de français lors du concours.

Nous avions annoncé qu’il y avait 15 fautes à trouver (en fait, il y en avait une ou deux de plus). La plupart on trouvé 15 fautes et se sont arrêté là. Sans doute n’imaginaient-ils pas un instant qu’ils n’avaient pas su trouver les bonnes. C’est ainsi que certains ont récolté des 0. Rien trouvé, nada. Impressionnant, parce qu’il y en avait de faciles.

J’avais imaginé donner 1 point par faute trouvée sauf pour 5 à qui j’attribuais 2 points car plus difficiles. En fait, j’ai compté un point par faute trouvée et un point par faute corrigée. Sinon, personne n’aurait eu la moyenne. Et certains avaient bien trouvé les erreurs mais avaient été incapables de les corriger.

Nous avions précisé qu’il n’y avait aucune erreur dans les noms de figure de style, passage qui semblait rugueux à certains de mes collègues.

Voici le texte proposé. Vous pouvez jouer à chercher les erreurs. J’en donnerai le corrigé plus tard. Et je vous raconterai peut-être quelques anecdotes savoureuses (mais pathétiques quand même).

C’est entendu, l’écriture journalistique a ses règles qu’on se doit de connaître quand on rentre dans une école de journalisme. Mais elles ne doivent pas annihiler tout style sous peine de rendre un texte indigeste.

Ainsi, contrairement à ce qui est communément affirmé, on ne jette pas aux orties les temps du passé. Mais quand on propose aux étudiants d’écrire un texte au passé (passé simple, passé composé, imparfait, plus-que-parfait…), s’en suivent des réflexions outrées : on ne peut pas, s’offusquent-ils, écrire un papier au passé ! Eh bien si, on peut, et même parfois on doit. Ne serait-ce que pour éviter d’impossibles présents comme celui trouvé dans un magazine de voyage : « Nous découvrons le navire la semaine précédente, dans le port de Saïgon. »

Si elle méprise le passé, la presse use et abuse des euphémismes. On ne parle plus de femme de ménage, mais de technicienne de surface, de chômeur mais de demandeur d’emploi. Pourtant, il convient de les traquer sans merci si l’on veut éviter bien des avatars.

Le « Et » en début de phrase peut être magnifique et excessivement efficace. Mais pas tout le temps. A être trop souvent employé, le voilà bien usé. Ce qui produit « à peu de frais, un style archaïco-biblique aux effets solides et un peu vulgaires… », comme le dénonce Michel Volkovitch dans Verbier. « Et » est avant tout un terme de liaison et doit le rester. D’autre part, il ne faut pas abuser des conjonctions de coordination. Celles-ci sont, la plupart du temps, un cache-misère. Leur omission allègera et musclera une écriture mollassonne.

On nous en rabat les oreilles : « On est con ». Sans vouloir être aussi sévère, force est de constater qu’il faut apprivoiser ce pronom personnel car il est utilisé à tort et à travers. L’écriture en devient toute relâchée, voire un peu veule. Le « on » est toutefois parfait, voire irremplaçable pour permettre l’identification du lecteur. Mais il ne doit ni remplacer ni se mélanger au nous. Impersonnel il est, impersonnel il se doit de rester.

Dédaigner la ponctuation – si naturelle dit-on – est un chausse-trappe dans lequel tombe de nombreux apprentis journalistes. Le point d’exclamation, par exemple, remplace pour certains les émoticons et l’on prête aux points de suspension des vertus qu’ils n’ont pas. Quant au point virgule, est-ce un sous-point ? une supervirgule ? On l’adore et on l’arbore. Savoir s’en saisir est signe d’une réelle maîtrise de l’écriture.

Est-ce que de savoir ce qu’est un adynaton, une hypallage et autre anaphore affine et muscle la plume du journaliste ? Sans doute non ! C’est cependant un acquit important et il n’est pas aberrant, pour un professionnel de l’écriture, d’en connaître les ressources et les secrets, même si, comme le bon M. Jourdain sa prose, il pratique l’épanelepse ou le chiasme depuis sa première rédaction. Une façon aussi de démystifier ces figures et tournures apparemment si compliquées. Et de se régaler des mots qui sonnent  – anadipose, tapinose – comme des maladies enfantines.

Ainsi, un adynaton est une hyperbole qui énonce des réalités tellement exagérées qu’elles s’avèrent impossibles. Exemple : « Elle était une fille mélancolique au regard battu et d’une maigreur à rayer les baignoires. » (Pascal Bruckner). Et une dérivation n’a que peu à voir avec la plomberie. C’est l’emploi rapproché de mots de la même famille : « Cent et cent fois j’avais fait, défait et refait la même page. » (Chateaubriand). Un luxe malheureusement que les journalistes n’ont plus, pour des raisons pécunières semble-t-il.

Bref, vous l’aurez deviné, être journaliste c’est aussi apprendre à écrire en bon français, des phrases intelligibles, correctes, pleines de sens, qui sauront également donner du plaisir. Les lourdeurs, les erreurs de mots ou de construction telles que celles que vous avez su traquer dans ce texte impactent le lecteur, lui faisant irrémédiablement tourner la page. Ce qui est dommage car, comme tout un chacun, le journaliste écrit pour être lu.

 

Exercice très librement inspiré de Question de style, manuel d’écriture, de Dane Cuypers. CFPJ éditions. Il n’y a bien entendu pas d’erreur dans le texte d’origine.