Lundi, m’étais-je dit, j’emmène les filles faire une randonnée à la montagne. A chaque vacances, je leur fait le coup. Je les emmène faire une grande grimpette dans des montagnes pas trop loin de notre lieu de vacances. Ça ne leur viendrait pas à l’idée qu’ici, des montagnes, il n’y en a guère. Donc elles se préparent. Et moi je me marre.

Ce lundi, justement, le temps n’est pas au beau fixe. Dangereux pour une randonnée. Du coup, je change mes projets et les emmène à l’assaut du château de Bonaguil. C’est à quelques kilomètres de notre ieu de résidence, près de Fumel et les photos sont alléchantes. Allez hop, nouveau cours d’histoire. Nous n’allons pas être déçues.

En 1483, Bérenger de Roquefeuil hérite de son père de Bonaguil, château gascon du XIIIe siècle. Un donjon, un corps de logis et quelques remparts…, bref pas de quoi fouetter un chat. Mais c’est sans compter sur le sale caractère du nouveau seigneur des lieux. En effet, le jeune homme s’est pris de bec avec la population d’une de ses baronies, celle de Castelnau-Montratier. Celle-ci faisait apparemment tout pour ne pas lui verser d’impôts. Ce qu’il a mal pris. Après quelques exactions de ses gens d’armes, la population s’est rebellée, les sbires ont dû se planquer dans le château de Sauveterre. Roquefeuil fut condamné par le parlement de Toulouse à rembourser ses méfaits. Vert de rage, il s’enferma à Bonaguil qu’il entreprit de transformer en forteresse inexpugnable : « J’élèveroi un castel que ni mes vilains sujets ne pourront prendre, ni les Anglois s’ils ont l’audace de revenir, ni même les plus féroces soldats du Roy de France. »* Mais comme il n’était point sot et qu’il savait que le temps était venu de l’artillerie, il veilla à ce que les défenses soient au goût du jour.

Dès 1480 (soit douze ans avant la découverte de l’Amérique) Roquefeuil fit installer les derniers perfectionnements de la défense tant pour utiliser l’artillerie que pour s’en défendre : barbacane protégeant l’accès au château, des canonnières en pagaille, dans les tours comme dans les murailles les reliant les une aux autres, des casemates à l’abri des boulets, un « moineau » (rien à voir avec le petit oiseau) interdisant toute circulation au fond du grand fossé, des aménagements à des fins défensives dans la grotte située sous l’éperon rocheux, bref, on vous le dit, une merveille de système de défense. Qui ne servit jamais et heureusement. Parce qu’il y avait les loupés. Comme l’installation de la grotte. Si elle avait dû servir, avec la qualité de la poudre utilisée à l’époque, les assaillants n’auraient pas survécu, les défenseurs non plus.

Le sieur de Roquefeuil était également soucieux de sa petite personne. Il fit donc installer le dernier cri du confort… de l’époque. Il y a ainsi un réseau d’écoulement des eaux assez remarquable. On pouvait se procurer de l’eau aux cuisines, en contrebas, sans être obligé de monter sur la terrasse où se situe le puits. Et, paraît-il, un système de latrines révolutionnaire pour l’époque mais qui s’engorgeait rapidement. Et plein d’autres curiosités du même genre. Novatrices mais pas toujours efficaces.

Ce qui donne, près de quarante ans plus tard, un château absolument magnifique mais complètement dépassé. On commençait en effet alors à construire d’autres merveilles, comme Chambort. Cela dit, quel plaisir à visiter. D’autant que nous tombons sur un jeune guide plutôt bien de sa personne et visiblement passionné par le sujet. Il en connaît un rayon, le bougre, sur Bonaguil, bien sûr, mais également sur toute la période et replace le tout dans son contexte.

Ainsi, les alliances avec le roi de France. Bérenger appartenait sans doute au premier cercle de cour de Louis XI, puis celle de Charles VIII et de sa femme, Anne de Bretagne. Un temps, le couple lui octroya argent et personnel. On retrouve trace de cette alliance dans la construction de de la “Grosse Tour”, haute de 35 mètres, couronnée de corbeaux qui signent des architectes bretons. Les Bretons étaient d’ailleurs nombreux sur le chantier, car, ajoute le guide, à cette époque, les campagnes de la régions avaient été dévastées par la peste et nombreux furent ce qui vinrent de partout s’installer dans le Lot-et-Garonne pour remplacer la main d’œuvre disparue. 

A la suite du jeune homme, nous fîmes le tour du premier cercle des fortifications avec le pigeonnier, les cuisines, la boulangerie (avec deux four, un pour le pain, l’autre, plus petit pour les pâtisseries), la barbacane, nous entrâmes dans les tours de défense (avec des systèmes assez amusants d’escaliers placés perpendiculairement aux portes pour ne pas faciliter la course des assaillants s’ils arrivaient jusque là). Nous étudiâmes les aménagement réalisés avant la Révolution par Marguerite de Fumel. Nous grimpâmes en haut du Donjon pour admirer le point de vue, nous redescendîmes, nous visitâmes des salles (dont celle au souvenirs comme de bien entendu). Nous constatâmes les dégâts dus à la Révolution (heureusement peu nombreux), nous apprîmes que le château avait été classé monument historique en 1860 par la mairie de Fumel qui l’avait racheté, que des campagnes de restauration s’étaient succédées, que ce n’était pas fini mais qu’on manquait un peu de sous en ces temps de crise. Nous finîmes sur les rotules.


Restait à descendre jusqu’au parking, en contrebas. Le chemin est agrémenté de boutiques de souvenirs et d’atelier d’artisans. Les filles avaient de l’argent à dépenser, donné par leur grand-mère paternelle juste avant leur départ. Elles entreprirent de le dépenser. Ainsi, Léone a commencé une collection de figurines représentant dames et seigneurs (surtout des dames d’ailleurs). Garance et Lou se firent faire un bracelet en cuir avec leurs noms (j’ai porté le même au même âge). Arrivées à la voiture, elles avaient tout dépensé. Enfin, pas Garance qui avait servi de banquière à sa grande sœur mais qui est sans doute la plus raisonnable. Pour finir, je leur offris à chacune quelques babioles et nous nous en retournâmes dans notre bastide, les jambes fatiguées, mais l’esprit enchanté par cette visite dans le haut Moyen âge.

Et nous n’avons pu que constater que, question grimpette, un château fort valait bien une montagne…

(*) En voulant me rafraîchir la mémoire et retrouver tout ce que le guide nous avais raconte (deux bonnes heures de cours d’histoire et d’architecture passionnantes), je suis tombée sur le site de photos de Philippe Dufour, Vent d’Ouest. Il y a d’impressionnante photos aériennes, c’est un peu le Yann Arthus Bertrand de la région. Mais les textes qui accompagnent parfois les images ne manquent ni de sel ni d’intérêt. Il n’y a pas que des photos du Sud-Ouest tout le site mérite une petite visite.

Autour des châteaux est certes moins drôle, mais tout aussi intéressant, pour peu qu’on aime les châteaux (et cela peut donner des idées de visites).