Racontars

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 21 juin 2010

Fin de journée près de Figuig


[[akynou]]

Un de ces quatre, je vais me faire un thème spécial Figuig. J’ai encore deux ou trois journées à raconter. Elles sont quasi écrites mais il faut que je les saisisse sur l’ordi.

J’ai eu Oxygène au téléphone ce soir. Et dans quelques semaines je la rejoindrai au Maroc avec Karaba la vraie. Du bonheur en perspective. Et des photos en pagaille.

mercredi 12 mai 2010

Le trid


[[akynou]]

Temps de préparation 1 heure,
pour 4 à 5 personnes
500g de semoule fine,
500 g de farine,
1 cuillerée à café rase de sel,
eau, huile

Tamiser la semoule et la farine dans un grand plateau. Faire un puits et verser un demi-verre d’eau, mélanger le tout. travailler énergiquement la pâte en l’aspergeant de temps en temps d’eau jusqu’à ce qu’elle devienne assez molle, mis toujours élastique. Recouvrir d’une serviette et laisser reposer.
Huiler ses paumes pour que la pâte glisse facilement. Former des boules de la grosseur d’un œuf en roulant la pâte entre ses mains. Mettre un plat huilé à feu doux, déposer une boule de pâte dessus,l’étirer délicatement dans tous les sens du bout des doigts jusqu’à obtenir une galette très fine. L’asperger d’huile. L’étirer à nouveau.
Laisser cuire 30 seconde sans laisser sécher pour que la feuille reste molle. Poser la feuille pliée dans un plat. Répéter l’opération jusqu’à épuisement des boules de pâtes.
Ces voiles de pâtes peuvent être consommés avec de la confiture ou du miel. Mais on les utilise aussi pour des plats salés, comme sur la photo.
Par exemple, avec des morceaux de viande revenus avec des oignons, de l’ail, des épices (ras el hanout), des carottes, et du concentré de tomates. On y ajoute des raisons secs et des œufs durs. on sert la préparation au centre du plat où les feuilles de trid ont été déposées.
Pour déguster, il suffit de se servir des feuilles de trid pour attraper l’accompagnement.
C’est une tuerie ! :-)

samedi 8 mai 2010

Chez Mustapha, herboriste et yogui

Aujourd’hui, après le petit déjeuner, j’ai accompagné les étudiants chargés du sujet santé chez un yogui herboriste. L’ami du professeur de français. Il nous a donné rendez-vous au café, sur la place de Zénaga. Arrivé à l’heure dite, nous ne l’avons pas trouvé, mais un des deux « fous » du village nous interpellé nous disant qu’il arrivait très bientôt. Les messages ne se perdent jamais ici et tout le monde sait qui nous sommes. Un camion venu d’Oujda débarquait de grands sacs de semoule que les femmes et les hommes, venus avec une carriole, achetaient. Les femmes en haïk, bien sûr. Mustapha Fraj est arrivé à ce moment là. Et nous a emmené chez lui. Le chemin nous a paru très long et surtout très compliqué dans les ruelles du ksar. Après deux bifurcations, nous étions tout à fait perdus. Et pourtant, sans doute, pas très loin de la maison où nous logeons. En passant sur une petite place où se tient un atelier de réparation mécanique, je photographie un vélo appuyé sur une porte. Un homme intervient, pas très aimable, me demande ce que j’ai pris. Je lui explique. Il est hargneux, comme si j’avais photographié sa femme. C’est peut-être sa bicyclette ? Je n’arrive pas à le prendre au sérieux. Mais il est insistant et ne me lâche pas. Je vais pour m’énerver quand Mustapha intervient. JE ne sais pas ce qu’ils se sont dit, mais en deux secondes, l’importun a tourné les talons. Merde, c’était juste une bicyclette contre une porte. Je fais tellement attention quand je prends des photos…

La porte de sa maison donne en fait sur une petite cour où il fait pousser quelques plantes. Dont du chépopode Bon-Henri, un basilic très fort en odeur et probablement en goût. De ce basilic il se sert pour soigner un certain nombre de maux. Comme la plupart des plantes qu’il fait pousser ici. Dans la cour suivante, un autre jardin avec des oignons, des choux, des salades, des roses trémières. Donnant sur cette courette, une pièce sombre où il tient toutes ses préparations. Des bocaux de toutes sortes qu’il nous montre un a un, nous expliquant ce qu’il en fait. De la tanaisie, il fait une poudre qui dégage les intestins. Il fabrique également des dentifrices en mélangeant de la sauge, de la camomille et une troisième poudre de plante dont il ne se souvient plus du nom. Le chou lui sert pour le savon en poudre. Il fait aussi du parfum avec des boutons de roses et de la lavande, 20 g de chaque qu’il met à tremper dans de l’alcool quelques semaines pour faire du parfum. Il se sert également de morceau de roseau (des petits ronds blancs que l’on trouve à chaque intersection) comme de petits pansements sur le visage par exemple.

La limonade de datte lui permet de soigner des bronchites. Quelque 250 g de dattes dans de l’eau de pluie, en boire un verre le matin, le midi et le soir avant de se coucher. Les dattes soignent tout. On les fait également sucer aux bébés âgés de 7 jours enveloppée dans un chiffon propre pour lutter contre toute sorte de maladie infantile comme la diphtérie par exemple. Des roses trémières séchées, il fait de l’encre, mais aussi un remplacement à la bétadine (1 litre d’eau de pluie et 200 g de rose trémière séchées). La plupart des plantes sont mises en décoction dans de « l’eau de nuage décantée ». Impossible sinon de l’utiliser. Il nous montre effectivement un pot où il vient de recueillir de l’eau de pluie, elle est pleine de sable. Il part souvent dans la montagne faire ses réserves, plusieurs jours d’affilée. Il ne peut utiliser de plantes qui poussent là où l’eau est polluée. Il nous montre des objets qu’il fabrique pour toutes sortes d’usages : des attelles, des éponges, des plats, des épingle, des cuillères, des colliers de noyaux d’olive qui peuvent servir de dessous de plat, d’arme pour se défendre, ou tout simplement de bijou. Il utilise des morceau de palmier pour faire de la rééducation, etc. Il ne vend aucun objet, il en fait cadeau.

Où a-t-il appris tout cela ? Son père et son grand-père lui ont transmis une partie de sa science des plantes. Le reste, il l’a trouvé sur Internet. Il fait de nombreuses recherches sur les médecines traditionnelles : chinoise, amérindiennes, indienne, etc. Mais lui ne pourra pas transmettre tout ce qu’il a appris : les jeunes ne veulent plus apprendre. Mais il va tout de même faire de la formation dans des instituts. Il y a des maladies qu’il ne sait pas traiter avec les plantes. Il renvoie donc ces malades là vers des médecins « modernes ». Mais l’inverse est vrai aussi. Des maladies que la médecine moderne n’arrive pas à guérir sont soignées ici, au moins soulagées. Des médecins à la retraite viennent le consulter

Il nous emmène dans un autre cours, celle où il pratique le yoga. Au centre, un ovale de verdure dans laquelle est installée une curieuse banquette en bois et en fer. Autour, sur la moitié du parcours, des galets mélanger à des billes de couleurs, des agates. Des marques sur la terre, des morceaux de troncs de palmier, un bille de bois.

La première chose est de saluer. Il se déchausse, enlève sa casquette et sa veste et nous montre le salue. Puis il nous explique une à une les installations. Les galets, les billes, il faut marcher dessus pieds nus pour la réflexologie. La bille de bois sert au même usage. Les marques sur le sol servent de repères. De tel endroit à tel endroit, on bloque sa respiration, de tel autre à tel autre, on respire librement. Les exercices se font de 4 heures du matin au lever du soleil. Il incite les gens à marcher pieds nus pour être en contact avec la terre.

Après nous avoir montrer une partie des « installations » il nous invite à prendre le thé. Assis en cercle, nous lui posons des questions. Où a-t-il appris le yoga ? Auprès de thaïlandais en Lybie. Mais aussi dans les livres et sur Internet. Il y a un ouvrage qu’il connaît par cœur, écrit en 1919 par un certain Shri (chéri) quelque chose. Il est musulman oui, et prône la tolérance envers toutes les créatures de Dieu, de la simple mouche qui nous agace aux autres hommes. Il est contre les frontières : une mouche, un oiseau va bien de l’autre côté en Algérie, les nuages n’ont pas de frontières. Pourquoi lui devrait-il en avoir. Tous les préceptes du Coran, l’homme est libre de les appliquer. Il a son libre arbitre. C’est à lui de décider s’il suit les conseils ou pas. Le vin est fabriqué à partir du raisin, créé par Dieu. Pourquoi ne pas en boire, modérément. Idem pour la marijuana.

Un discours de tolérance débité d’une voix lente et douce. Cet homme pourrait se faire gourou et devenir riche. Mais il n’a pas besoin d’argent. Ou très peu. Autrefois, il a fait toute sorte de métiers. Aujourd’hui, à 55 ans, il ne fait qu’exercer sa médecine. Il vit de peu. Un feu de cheminée, un peu d’eau, des bougies, des livres. Ses seules dépenses : un peu d’électricité pour charger son portable et le cybercafé pour Internet. Il a commencé la médecine tout petit. Il avait un agneau qui le suivait partout. Et puis un jour, l’animal est tombé de la terrasse, se fracturant la patte. Il l’a soigné et guéri. C’est ainsi qu’il a commencé, avec son père et son grand-père. Il a voyagé, oui, pour chercher du travail : Malte, Lybie, France, Espagne. Il a fait taxi, coiffeur, musicien, hôtelier, peintre (on a vu quelques uns de ses tableaux dans la première cour).

Il nous raccompagne. Mais d’abord, comme j’ai mal au ventre depuis plusieurs jours, il me donne une cuillerée d’une poudre à avaler. C’est de la poudre de datte séchée. Il remplit une enveloppe de ces dattes. Je dois les piler et en avaler une cuillerée matin, midi, et le soir avant de me coucher. Il nous raccompagne ensuite dans les ruelles jusqu’à la maison de notre hôte. Nous n’étions effectivement qu’à une centaine de mètres.

lundi 3 mai 2010

Les abeilles du désert

Nous arrivons enfin chez l’apiculteur. Le premier groupe est en train d’observer les abeilles, ils ont revêtu les couvre-chefs ad hoc. Nous attendons leur retour. Puis nous entrons dans le bâtiment où l’on nous offre le thé à la menthe et de gaufrettes que nous trempons dans du miel de jujubier. Il est délicieux. Nous goûtons également le miel brut avec une matière qui ressemble à du chewing-gum. Le producteur explique qu’il n’a que quelques ruches ici, les autres sont en déplacement ailleurs. Ses abeilles voyagent. Il produit de grosses quantités et seuls 20 % de la production est écoulée ici, à Figuig. Le reste part dans tout le Maroc. C’est un met très demandé, car recommandé par le Coran. On soigne tout avec le miel. Les rhumes, les grippes, les maux de gencives. Il paraît que se faire piquer par une abeille soigne les rhumatismes. A condition de ne pas être allergique.

Nous finissons par quitter l’apiculteur et ses amis et retournons vers Figuig. Monsieur le professeur nous propose de passer par la muraille et le plus vieux minaret de la ville, près du ksar Loudaghir (l’autre ancien ksar avec Zenaga). La tour hexagonale fut construite en pierre au XIIe siècle. A côté, une ancienne muraille faite de briques de terre, comme le reste de la cité qui protégeait la ville. A cause de l’eau, les ksour se faisaient souvent la guerre. Ils étaient tous entourés de muraille, de murs de protection et l’entrée était verrouillée la nuit. Mais on dit aussi que cette muraille a été construite par les Turcs lors de leur occupation dans les année mille cinq cents. Des travaux de restauration ont débuté, il y a deux ans. L’endroit est beau, sans fioritures, presque chaleureux. Je préfère cela aux ruines romaines pour tout dire. On y sent le travail de l’homme et les siècles qui ont passé. Il faut dire aussi que je n’en ai pas vu à longueur de manuels scolaires.

Des gros ploufs attirent mon attention. Je me demande d’où ils peuvent bien venir. C’est un de mes collègues qui me donne la clé : un réservoir d’eau est enterré. À côté un petit bassin où se baignent trois gamins. Les veinards. Il fait une chaleur lourde et oppressante et je piquerais bien une tête mais je ne peux pas, je suis une femme. Le problème, c’est que nos guides sont des hommes la plupart du temps et ne peuvent nous emmener que dans des endroits de mecs. Les femmes, elles, restent dans la cuisine. Alors nous, nous restons sur notre soif de baignade. Je m’en fous, quand je rentrera à Tours, je passerai une demi-journée à la piscine du lac. Evidemment, il ne fera pas le même temps, mais je pourrai me baigner tout mon saoul !

Je boude, en plus je suis épuisée. Le vent sans doute, la chaleur aussi, les nuits probablement. Et mes intestins qui depuis que je suis arrivée m’emmerdent. Heureusement, nous rentrons pour le déjeuner. J’ai à peine le temps de poser mes affaires et de me laver les mains que nous nous installons autour de la table. En entrée, une salade. J’oublie mon mal de ventre et déguste oignons, concombre et tomates. Je ne devrais pas. Je vais le payer cher. Le plat principal, du mouton, des cœurs d’artichaut et des petits pois, est un bonheur. Oui, je sais, je n’aime pas les petits pois. Mais ici, je fais une exception. Dommage, je n’ai pas pris de photo.

En sortant de table, je vais directement m’allonger. Pour me relever. Ce coup-ci, c’est la crise. Je descends quatre à quatre aux toilettes. Je retourne me coucher. Je finis par m’endormir épuisée pour me réveiller une heure plus tard, sans doute, j’ai perdu la notion du temps. Je ne me sens pas très bien. Heureusement un de mes collègues est une pharmacie ambulante. Il a prévu de tout pour tout le monde. J’avale les médocs et nous partons pour le cyber café. Je lis quelques uns de mes mails, parcours mon blog, fait un tour sur Facebook histoire de faire coucou. Et j’envoie un message un peu plus long à mes gisquettes, leur envoyer plein de bisous baveux, les manger de câlins. Oui, j’aimerais bien ça en ce moment.

Le mal du pays arrive toujours quand on est mal. Je rejoins au café les autres. Thé à la menthe pour tout le monde. Nous rentrons à la maison. Les étudiants ont été invités à jouer un match de foot avec les lycéens du cru. Je suis la seule à ne pas aller assister à cette rencontre au sommet. La seule avec le groupe textile qui n’a toujours pas reparu. Dans la cour désertée, les femmes s’installent. Elles devisent tranquillement, en balayant ou simplement assises dans les fauteuils en plastique. J’ai le mal du pays. En même temps, je suis bien à les écouter. Mes filles me manquent. Dormir, sans doute que cela me ferait du bien. Dormir, oui, sans doute. Ma voisine de chambre me propose un whisky pour calmer mes intestins. Il paraît que c’est efficace. La maison est encore calme. Je sirote mon verre dans la fraîcheur de la nuit qui vient de tomber. La sonnette retentit. Le groupe textile est enfin de retour, tout va bien, ils ont trouvé ce qu’ils cherchaient. Les footballeurs font irruption moins de cinq minutes plus tard. La tempête après le calme…

lundi 26 avril 2010

Le bois dont on fait les portes…

Dimanche de Pâques. Premier réveil, il fait encore nuit, deuxième réveil vers 6 heures. A 7 heures, je me lève et file à la douche. Les collègues et deux étudiants se préparent à aller aux bains, une activité réservée aux hommes.Je pourrais les accompagner, ça ne gêne pas me dit-on, mais pas me baigner. Mais franchement, aller regarder d’autres se baigner et ne pas en avoir le droit, je préfère encore rester à la maison et prendre une douche.

Ils sont de retour pour le petit-déjeuner, toujours aussi bon et copieux. Les gâteaux ont simplement remplacé les beignets. Un premier groupe part qui recherche désespérément à faire parler les gens de leur façon de s’habiller. C’est un sujet si quotidien qu’il devient difficile à réaliser, les gens ne comprenant pas ce qu’ils veulent.

Les deux autres groupes vont visiter un apiculteur. Je les accompagne. Une première voiture part. Nous suivons dans la seconde avec le professeur de français du lycée. Qui en profite pour nous promener dans le désert autour de la ville. Nous trouvons les ruines d’un fortin français. Il nous fait goûter à des plantes, dont les cacahuètes des nomades qui ont un fort goût de cœur d’artichaut, et une petite fleur jaune, une épice que je mâchouille un long moment.

Nous nous arrêtons près d’un campement de nomades et de leurs animaux. Nous nous éloignons dans le sable. Puis ne trouvant pas notre chemin, nous revenons à la voiture. Les nomades s’approchent et nous proposent des paniers tressés. Nous leur en achetons quelques uns. Plus loin, une école, c’est la leur. Une tente jouxte les bâtiments, c’est celle du gardien du bâtiment. Sur les murs du bâtiment est inscrit : « Quand on veut, on peut. »

Je prends des dizaines de photos. En route, à pied, tout le temps. Et puis j’arrête parce que je sais que de toute façon aucune photo ne pourra transmettre la beauté des paysages. C’est trop. La plaine de pierres, les montagnes, le sable partout, les palmiers, les bouts d’Oasis, la ligne verte près de la rivière qui sépare le Maroc de l’Algérie à un jet de pierres. Il faut juste regarder et emmagasiner des souvenirs. C’est grand, et immense et beau, juste beau.

En plein milieu de ce désert, des palmiers. Et un homme à qui l’on amène des arbres abattus. il fabrique des poutres et à partir de ces troncs. LE palmier n’est pas un arbre en fait, c’est une herbe, dont les fibres se sont durcies. LA matière est très dure et très solide, un peu comme pour les fougères arbustives. Sauf qu’évidemment, on ne les trouve pas sous le même climat. Pas facile, donc, d’en faire des poutres, et encore moins des planches. D’autant que la scie, dans cet entrelacs de fibre, ne serait d’aucune utilité. Il travaille sont au coin, qu’il enfonce avec sa masse dans des endroits stratégiques. Le tronc grince, pleure puis finit par se fendre. Impressionnant ! Il en faut de la force pour faire une porte ou un plafond à Figuig…

De l'art de faire d'une herbe du bois pour construire De l'art de faire d'une herbe du bois pour construire
Enfoncer le coin et… Fendre l’herbe

dimanche 25 avril 2010

A la frontière

Alors que nos étudiants repartent à l’assaut de la ville, les enseignants font la sieste. J’en profite pour sauvegarder mes photos sur l’ordinateur et les visionner. Je suis assez contente du résultat, mais je n’ai pas encore l’habitude de mon nouvel objectif. Il faudra que je retravaille certains clichés.

Je bouquine aussi ce satané livre de sociologie qui me motive autant qu’un plat de haricot blanc, et ce n’est pas peu dire. Je m’allonge une petite demi-heure. Puis j’écoute quelques uns de mes podcasts dont une superbe interview de Dennis Hopper par Rébecca Manzoni. Un vrai bonheur.

Puis, quand tout le monde est réveillé, nous décidons de prendre la voiture pour aller faire un tour. Nous allons jusqu’au poste frontière voisin. De l’autre côté, c’est l’Algérie. Avant, c’était encore Figuig. Jusqu’au XIXe siècle, la ville était un carrefour pour les caravanes et une étape pour les pélerins. Elle était donc riche, commerçante, vivante. Il paraît qu’il y eut même un embryon d’université où l’on étudiait l’algèbre et la théologie. Mais les Figuigui sont des esprits indépendants. Ils ont donc soutenu l’émir Abd El-Kader contre les Français. Les tensions se sont accentuée jusqu’en 1903 où la ville fut bombardée. Les plus anciens s’en souviennent encore avec terreur (eh oui, il y a des centenaires). La France a imposé une nouvelle frontière qui coupait l’oasis en deux, lui faisant perdre ses terres de l’est autour du ksar de Beni Ounif.

Les choses ne se sont pas calmées avec l’indépendance des deux pays à cause de la rivalité entre les deux pays. jusqu’à la guerre des sables en 1963 lors de laquelle Figuig devient le théâtre de combats. Les paysans sont obligés d’obtenir des laisser-passer pour aller cultiver leur terres côté algérien. En 1970, avec le conflit avec le Sahara occidental (très loin de Figuig) la frontière est fermée et Figuig se retrouve complètement enclavée.

Jusque là, même si l’entente n’était pas cordiale, la ville restait tout de même une étape vers l’Algérie, une ville de passage. Mais une fois la frontière fermée, l’oasis devient un cul de sac. Elle fut rouverte entre 1986 et 1994 quand un attentat à Marrakech raidit à nouveau la position des deux pays. Il y a deux ans, les Figuigui ont eu l’espoir que la frontière s’ouvre à nouveau, le Maroc en avait fait la demande très officiellement. Mais l’Algérie a refusé, réclamant que tous les contentieux soient réglés avant. Et ils sont nombreux. Cela ne fait pas l’affaire des habitants du ksar de Zenaga dont une partie des terres se trouve de l’autre côté de la frontière. L’Algérie a brûlé une partie des palmiers, les autres sont laissés à l’abandon. Ils n’intéressent personne que ceux qui n’y ont plus accès. Certains ont tout perdu, parce que tout est là bas, de l’autre côté. Alors ils ont les yeux constamment porté vers cette ligne ténue, invisible, cet ailleurs. Toute la tragédie de Figuig est là… Cette barrière blanche et rouge et ces jeunes gens en uniforme qui nous saluent de la main…

Nous repartons vers la ville haute, à la recherche d’une muraille que nous ne trouvons pas. Mais découvrons un magnifique point de vue sur les montagnes, le désert. Le soleil se couche, voilé, le ciel prend des teintes ocres. De nombreux Figuigui sont venus s’installer là pour regarder le soir s’installer. Ces gens sont des contemplatifs, mais la beauté des paysages qui les entoure ne peut que les y inciter.

Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons chez un marchand de journaux, épicier, papetier. J’achète un cahier, une bouteille d’eau pour mes futures sorties, et quelques cartes postales. Il y en a quatre modèle, pas le choix. Elles ne coûtent que 1 dirham chacune. Soit 8 centimes d’euros. Les timbres sont par contre beaucoup plus chers, un peu plus de 7 dirhams pour la France. Ce qui me surprend. Chez nous, c’est tout le contraire, les cartes postales sont de plus en plus cher. Nous allons au café. Je suis la seule femme. La société est vraiment séparée. Les hommes vivent leur vie entre eux, les femmes ont leurs propres activités, le café n’en fait pas partie. Mais cela ne veut pas dire qu’elles restent enfermées chez elles et qu’elles n’ont pas de vie sociale. Bien au contraire. Beaucoup travaillent, sont bénévoles dans des associations de tout genre. Notamment de développement. Mais ce sont elles qui élèvent les enfants et font le repas. Les hommes ne pénètrent pas dans la cuisine. Ils vont au café.

Je bois un thé. Notre cercle s’agrandit : notre hôte nous rejoint, le professeur de français du lycée voisin, le jardinier de ce matin, un enseignant de mathématique à l’université d’Oujda. Nous parlons de choses et d’autres, de journaux, dont un, qui semble dépendre du PS local et dont la page en français est le plus souvent piratée sur Internet. Le prof de français, qui s’est fait « emprunter » de nombreux papiers sur son blog, peste : ils font n’importe quoi, coupent n’importe comment, ne se relisent pas. C’est pas sérieux tout cela.

Nous rentrons pour le dîner. Ce soir, c’est soupe. Une bonne soupe très goûteuse et qui tient bien au corps. Deux petits bols et nous sommes rassasiés. Puis nous faisons une réunion avec les étudiants pour voir où ils en sont. Ils ont eu plein de contacts, vu plein de monde. Le projet avance vite. Ils sont contents.

A 22 heures, je tombe de sommeil. Je rejoints mon lit. Je tente crânement d’écrire quelques lignes, mais je sombre.

jeudi 22 avril 2010

Allo la planète

C’est une émission que j’aime beaucoup et que j’écoute très souvent le soir en travaillant à mon bureau. Sauf hier soir. Parce que, au début, c’est moi qui parlait…

La deuxième intervention, à propos du voyage à Figuig. C’est en écoute pendant sept jours.


Et puis il y a quelques photos supplémentaires sur le blog de l’émission.

samedi 17 avril 2010

Maisons et jardins

Samedi matin. Je me suis levée un peu après 7 heures pour prendre ma douche tranquillement. Mes deux collègues sont déjà levés, les étudiants, non. Une bonne douche, histoire d’enlever la poussière. Il n’y a que dans ma bouche que je ne peux l’enlever. Je meurs constamment de soif, à cause de la poussière.

A cette heure-là, il fait frais, on supporterait presque une petite laine. Mais je reste bras nus, avec mon tee-shirt.

J’ai descendu deux livres dans le patio. Le premier, Maroc, histoire, société, culture, dans la collection des Guides de l’état du monde. Intéressant pour remettre les histoires que nous entendons sur Figuig dans le contexte marocain. Le second, une introduction à la sociologie, pour essayer de trouver du vocabulaire en vue de ma VAE. Mais je ne suis pas sûre qu’il me serve beaucoup.

Les étudiants arrivent un à un et font la queue à la douche. C’est la raison pour laquelle je préfère me lever tôt. Le petit-déjeuner est servi. Comme hier, il est copieux et délicieux. De gros beignets, des crêpes, du thé à la menthe, de la confiture de figues. Je m’empiffre. Je vais au moins prendre 4 ou 5 kilos. Notre hôte prétend le contraire. Ici, à Figuig, quoi qu’on mange, on maigrit. Il n’y a plus qu’à revendre l’idée aux magazines féminins.

Les étudiants partent par groupe accompagnés des lycéens qui leur servent de guide. Certains vont visiter une boucherie et son abattoir pour étudier la filière de la viande. D’autres vont faire les boutiques pour tenter de comprendre ce qu’il y a dans les penderies des femmes, le troisième groupe attend. Ils doivent visiter un jardin traditionnel et regarder comment on féconde les palmiers à dattes.

Notre hôte nous invite à aller visiter une maison voisine en train d’être rénovée. Le chantier promet une belle et grande demeure, très moderne. Les épais piliers de terre ont été remplacés par d’autres en béton, beaucoup plus fins. Cuisine américaine dans le patio espace à vivre protégé de la pluie par une loggia sur la terrasse, chambres.

Ils ont récupéré l’espace de la ruelle. Le propriétaire du chantier explique qu’il en a le droit, la plupart de ces ruelles sont privées. Elles n’ont été ouvertes que pour permettre d’aller d’une maison à l’autre à l’intérieur d’un même quartier. Chaque quartier étant originellement constitué d’une seule et même famille. Cette ruelle, qui donnait sur la rue principale, était fermée d’une porte, souvent laissée ouverte dans la journée pour laisser leur passage à tous ceux qui vivent là, et fermée la nuit. Cela permettait aux femmes et aux enfants de vivre à l’abri des regards. Dans cette partie-ci, tout appartient à la même famille. Ils peuvent donc fermer une ruelle pour en ouvrir une autre. Ou pas, ils s’arrangent pour que tout le monde puisse aller et venir. Mais dans le quartier d’à côté, une partie des maisons a été vendue. Du coup, ils ne pourraient pas fermer définitivement l’accès de la ruelle car ils empêcheraient les gens de rentrer chez eux.

Puis on nous emmène voir une maison, ancienne, non encore rénovée. Une femme y cultive un minuscule jardinet et y tient quelques chèvres et moutons. Comme la plupart, elle vit dans une maison neuve, à l’extérieur de la partie ancienne du ksar. Elle nous laisse entrer, visiter. Les murs sont en terre travaillée à l’ancienne. Ils portent la griffe du temps et de l’érosion, mais ils sont superbes. Nous montons au premier étage. J’aimerais prendre en photos les escaliers. Mais il fait trop sombre et le flash dénaturerait tout. Du linge sèche sur la terrasse qui possède encore une pièce. Comme les autres, elle sert d’atelier.


Encore un étage et nous arrivons sur la terrasse principale. De la laine teinte en noir est en train de sécher près d’une antenne satellite rouillée. On voit bien les différents puits de lumière qui permettent de faire descendre le jour dans les pièces du bas. Tout autour, des terrasses qui communiquent entre elles. C’est la ville du dessus, au soleil, à la lumière. C’était également le meilleur moyen de se sauver lors des répressions sauvages qui s’abattaient régulièrement sur la ville, haut lieu de la contestation berbère. Quelques toits plus loin, une maison à l’architecture particulière. C’est une maison pour les invités de marque, une maison d’hôtes. Elles étaient, me dit-on, très décorées, contrairement aux autres bâtiments beaucoup plus modestes.

On peut acquérir une de ces maisons (quand elles sont en vente, ce qui n’est pas évident car ici, on ne vend pas le bien de la famille) pour environ 3000 euros. Il faut ensuite compter 20 000 euros de travaux pour le rendre confortable. Cela fait donc la maison, véritable petit palais à 23000 euros. Bon, évidemment, Figuig est loin de tout, mais c’est tellement beau.

Nous redescendons de notre promontoire et rentrons à la maison.

Pour repartir aussi sec visiter le jardin d’O*. Nous l’accompagnons dans les ruelles qui nous éloignent peu à peu du cœur du ksar. Les murailles de terre continuent mais à ciel ouvert, cette fois. Elles enserrent les lopins de terre dont on ne voit que les palmiers et les grenadiers en fleurs. O* nous ouvre la porte et nous pénétrons dans un îlot de verdure. Des rectangles de 1 mètre dur 13, délimité par des talus de terre qu’on ouvre d’un coup de pelle quand arrive l’eau. La culture des oasis se fait sur trois niveaux : d’abord les cultures au sol, oignons, carottes, fèves, épinards, salades, choux, blé, etc. Au-dessus les fruits : grenadiers et amandiers. Encore au-dessus les palmiers qui donnent de l’ombre aux cultures. Ce sont tous des palmiers à dattes.

O* nous explique comment il aide à la fécondation car ces arbres sont sexués. Il en possède une soixantaine dont seulement 3 ou 4 mâles. Bien sûr, le vent pourvoie d’habitude à leur rencontre, mais pour être sur d’avoir des dattes il faut aider la nature et c’est ce que s’emploie à faire O*. Il grimpe dans un palmier mâle, dégage le cœur de la tête des piquants (très très durs et très piquants) pour récupérer les fleurs qu’il coupe. Il monte ensuite dans les palmiers femelles, met au cœur de ses fleurs la fleur mâle, attache le tout solidement et le tour est joué. Cette année, il y a eu de la pluie, l’eau n’est pas un problème, le jardin pourvoira aux besoins en légumes de la famille d’O*. Il a aussi des moutons, pour la viande. Il n’achète que des fruits. Il ne cultive que ce dont il a besoin. Quand il en a trop, il échange le surplus contre d’autres légumes ou le vend à ses voisins, mais n’en fait pas commerce. Comme la très grande majorité des jardiniers de Figuig. La grande majorité ont un métier, mais quelques-uns, en plus de leur propre terrain, s’occupent également, moyennant finance des terres d’autres Fuiguigui.

L’autosuffisance a ses limites, celles de la sécheresse. Les années sans pluie, le recours à l’épicier ou au marché sont plus nombreux et plus fréquents. Elles sont de plus en plus nombreuses paraît-il. Tous les dix ans fut une époque, environ tous les deux ans maintenant. La pluie est donc une bénédiction, mais pas toujours. Tout dépend quand elle tombe. Elle peut détruire une récolte de datte quand elle arrive juste avant la cueillette et si elle est trop abondante.

Nous reprenons le chemin de la maison. C’est bientôt l’heure du déjeuner. Les ruelles sont pleines de gens ; des enfants qui jouent, des hommes en mobylette ou en vélo. A pied aussi bien sûr. Des jeunes filles en cheveux. Et des femmes, ombres blanches revêtues du haïk, le voile traditionnel. Elles le portent comme un manteau qui les recouvre de la tête au pied quand elles sortent. Les plus âgées d’entre elles le tiennent de façon à ce qu’on ne voit pas leur visage quand nous les croisons. Les autres n’y font pas attention. Quand leurs mains sont occupées, c’est avec les dents qu’elles retiennent le tissu. Parfois, on voit aussi des femmes avec le hijab et la dlellabah. Il paraît aussi que quelques unes d’entre elles portent le voile intégral, mais elles sont rares. C’est politique paraît-il, pas une habitude de la ville.

A peine arrivés, nous nous précipitons vers le robinet. Il fait chaud, nous avons soif. L’air est sec et souvent plein de poussière. Un groupe entame une partie de tarot. D’autres étudiants reviennent toujours accompagnés des lycées qui leur servent de guide. C’est bientôt l’heure du déjeuner. On nous sert le poulet, délicieux, accompagné de pommes de terre et d’olives. Et un peu de piment, fort, mais qui agrémente parfaitement le plat. C’est tellement bon que je ne peux m’empêcher de saucer. L’inconvénient de manger tous dans le même plat, c’est que mon voisin me pique mon morceau de viande et surtout la partie que je m’étais laissé pour la fin, c’est-à-dire la belle peau bien grillée. Cela m’apprendra. La prochaine fois, je commencerai par ce que je préfère. Du coup, je pique le pilon de ma voisine. A la guerre comme à la guerre. Je ne suis pas faite pour les repas collectivistes, je suis une individualiste de la fourchette et la nourriture a trop d’importance pour moi pour que je veuille partager plus que nécessaire.

Plaisanterie mise à part, le plat est rapidement nettoyé. Nous nous sommes régalé, mais l’étudiant un peu fanfaron qui a trouvé bon de manger un bon morceau de piment. Il a du mal à s’en remettre.

Nous terminons le repas par de délicieuses oranges juteuses et sucrées. Ce sont les dernières, il n’y aura pas de fruits pour ce soir.

jeudi 15 avril 2010

Entre tradition et modernité

Nous continuons notre promenade et arrivons près d’un jardin où s’affairent des femmes. Voile noir, voile blanc, petites filles en cheveux. Je prendrais bien des photos, mais je n’ose pas. Elles sont trop loin pour que j’ose leur demander la permission. Les étudiants sont dans la même expectative. Nous choisissons de continuer la balade. Nous débouchons bientôt dans le centre administratif.

Figuig est composé de nombreux ksour, d’une ville nouvelle et d’un centre administratif, situé au centre de tout, ce qui est bien pensé. La plupart des ksour sont sur les hauteurs, sauf le nôtre, Zenaga, qui est en bas, dans la palmeraie. Le centre administratif regroupe de nombreux monuments coloniaux. Dont l’ancienne église, transformée en mosquée à l’indépendance puis en centre de documentation. A côté, la maison des citoyens. En face, une ancienne demeure qui vient d’être entièrement retapée grâce à une ONG italienne et qui doit devenir une maison pour accueillir les touristes. Les jardins sont en partie terminés, ainsi qu’une piscine sans eau. Mais derrière, il reste encore du travail. L’endroit sera magnifique quand tout sera terminé. De l’autre côté de la rue, un magnifique jardin, réalisé grâce à des subventions du département de la Seine-Saint-Denis. Il est tellement joli qu’il est interdit d’y pénétrer. En face, la sous-préfecture, la résidence du pacha. C’est également un ancien bâtiment colonial qui a de la gueule. Des étudiants tentent donc de le prendre en photo. Un gradé sort alors pour nous dire, courtoisement, que c’est interdit. Comme dans quasi la totalité des pays. Parfois, il est même interdit de photographier les aéroports.

Nous continuons, mais la chaleur se fait sentir et nous mourrons de soif. Nous n’avons pas pensé à emmener des bouteilles d’eau. D’ailleurs, nous n’en avons pas. Nous allons à l’hôtel de Figuig qui possède un café en terrasse d’où on voit toute la palmeraie. L’endroit est plaisant. On nous propose des jus de fruit, orange, pomme, banane. Un vrai régal. La discussion va bon train. Mais il faut rentrer. Mon collègues propose de prendre un raccourcis, qu’il ne retrouve pas. Nous rebroussons chemin pour en prendre un autre qui va plutôt nous rallonger. Nous traversons la palmeraie, nous cheminons entre les murailles qui tombent en ruines, les bassins abandonnés et les parcelles bien entretenues. Le contraste est saisissant. Il en va des arbres comme des ksour, les terres ont donner tout ce qu’elles avaient. Elles redeviennent poussière.

Je retrouve en partie le chemin que nous avions suivi à l’aller. Mais je finis par me tromper. Mon collègue me rattrape et m’explique le fonctionnement des croix et des flèches que je n’avais pas remarquées. Nous arrivons à la maison, rouges de chaleur et, pour certains, de coups de soleil. Nous passons nos bras sous l’eau et nous nous désaltérons. Le déjeuner est servi. Une énorme salade de tomates, concombres, oignons, pâtes, poivrons dans laquelle nous tapons allégrement tout en nous bourrant de pain. Quand arrive le plat principal, que nous n’avions pas envisagé, nous n’avons plus faim. Mais on ne refuse pas le tagine de pruneau. Notre hôte nous explique que la nappe fine qui recouvre la table sert à débarrasser tous les déchets en même temps. Traditionnellement, il y en a une par plat. Ainsi, quand des invités de marque viennent, la première chose qu’ils font, c’est de compter les nappes. Ils savent ainsi combien de plats seront servis. Ce qu’il est utile pour adapter sa faim mais sans doute aussi pour voir comment on est considéré dans la maison.

Il nous raconte également (il raconte très bien les histoires) que déjeunant avec des spécialistes de la religion, ceux-ci avaient demandé à manger par terre et non assis sur les banquettes comme nous, car le Prophète mangeait à même le sol. Après le repas, ils devaient se rendre à un autre endroit de la ville. Les huiles lui ont proposé de monter dans leurs grosses Mercedes, mais lui leur a répondu que le Prophète allait à pied. Et qu’il ferait de même.

Les lycéens qui vont servir de guides à nos étudiants doivent nous rendre visite avec leur professeur de français. En attendant, nous nous répartissons dans les chambres, qui à faire la sieste (comme moi) qui à entamer une partie de tarot. Mais ils ont à peine le temps de faire un tour que les jeunes gens arrivent. Nous nous installons tous dans la salle du repas pour discuter. Tout le monde se présente. Puis les étudiants expliquent aux lycéens les sujets qu’ils ont choisi de traiter et leur demande ce qu’ils en pensent, comment eux le vivent. Les trois thèmes (cuisine, vêtements, santé) tournent autour du passage entre tradition et modernité. Ainsi, pour les vêtements, les jeunes affirment tout de suite s’habiller moderne, ce qui à première vue est vrai. Mais l’enseignant les reprend  : « Et quand tu es chez toi, qu’est-ce que tu portes ?
– Une djellabah
– Et à quelles autres occasions tu portes la djellabah ?
– Aux mariages, dans les cérémonies…

De fil en aiguille, on se rend comte que la séparation n’est pas aussi nette que les lycéens veulent bien le dire. Le cas de la santé est encore plus flagrant. Quand on leur demande s’ils préfèrent la médecin moderne ou traditionnelle, la réponse est nette :
– je me soigne à la pharmacie.
– Mais, demande l’enseignant, quand tu es malade, que tu tousses, qu’est-ce qu’elle fait ta mère
– Elle me passe de l’huile d’olive sur la poitrine
– Et si ça ne va pas mieux ?
– On met aussi un … [cataplasme]
– Et quand tu as une écharde dans le doigt, qu’est-ce que tu fais, tu vas à la pharmacie ;?
– Non, ma mère me passe de l’oignon ou de l’ail.
– Et si tu te casses une jambe, tu vas voir qui ?
– Le rebouteux.

La discussion continue ainsi pendant une bonne heure adroitement menée par l’enseignant. Un de nos étudiants demande alors aux garçons s’ils savent faire la cuisine. Oui, répondent-ils, quand on va en pique-nique entre nous. Il apparaît donc que les garçons, les hommes, se font des sorties pique-nique entre eux et qu’à l’occasion ils cuisinent un ragout typique (une marmite) dont les femmes ne connaîtraient pas la recette. Mais la pièce cuisine leur est interdite, c’est le domaine des femmes. Les deux seules jeunes filles ne disent rien. Elles écoutent. Elles interviennent sur d’autres sujets. Surtout l’une, l’autre semblant trop timide.

Elles se taisent à nouveau quand on parle d’avenir. Tous ces lycéens préparent un bac scientifique. Ils veulent faire les classes préparatoires pour intégrer les meilleures écoles : ingénieurs, médecins, etc. Pour partir ? Pour revenir ? Ils ne répondent pas. C’est B. – il gère ici des chantiers avec son frère – qui répond à leur place : revenir, c’est pas bien. Il faut partir.

On nous raconte le cas d’un cousin de la maison. Toute sa famille est partie en France. Le père d’abord, puis la femme et les enfants ensuite par le regroupement familial. Mais lui était déjà majeur. Il n’a pas eu l’autorisation et est resté tout seul à Figuig, sans personne. Il a fini par réussir à les rejoindre, en passant par la Belgique. Mais comme il n’a pas ses papiers, il ne peut pas envisager revenir, même en vacances. Sinon, il serait à nouveau prisonnier de la ville.

Je demande alors aux jeunes filles ce qu’elles, elles souhaitent faire plus tard. Elles sourient, puis l’une d’elle répond : nous marier. Mais, je lui demande, on ne fait pas des études de sciences et de math juste pour se marier. Elles sourient encore. Elles veulent travailler dans l’agriculture. Dans l’agriculture ? Ingénieures agronomes corrige un de leur camarade. Il semble qu’au Maroc, pas vraiment ici à Figuig, encore que je n’en sais pas grand chose, l’agriculture soit souvent dans la sphère de travail des femmes : le soin des champs en plus de celui de la famille. Une affaire interne en quelque sorte. Mais ici, quand nous nous promènerons dans les jardins, nous n’y verrons quasiment que des hommes.

Le groupe se lève, étudiants et lycéens vont se promener ensemble, les uns faisant découvrir la ville aux autres. Ils vont également faire des repérages pour les reportages. Les deux prof partent prendre un pot au café. Je suis fatiguée, ils me conseillent d’aller faire une bonne sieste. Je ne me fais pas prier. Je pensais dormir une petite demi-heure, voire une heure. J’émerge deux heures et demie plus tard. Le soleil descend sur l’horizon, la lumière est magnifique. Je sors l’appareil photo. Puis je me mets à l’ordinateur. Je m’installe sur la terrasse. Il fait si bon, la meilleure heure.

La nuit tombe peu à peu, il est 18h30. Dans la fraîcheur qui commence à s’installer, une voix s’élève. Allah Akbar, ce sont les muezzins qui appellent à la prière. Des minarets des différents ksour, ils se répondent, puis le silence retombe peu à peu.

Il fait nuit noir quand toute la troupe revient. Les étudiants ont passé l’après-midi à crapahuter et sont épuisés, les deux profs ont été en voiture près de la frontière algérienne. Nous devisons tous autour de la table, une partie de tarot s’improvise bientôt. Je remonte dans ma chambre avancer mes travaux d’écriture. Puis c’est l’heure du dîner. Encore un couscous. On nous avait prévenu, ici, c’est couscous tous les soirs. Non, précise notre hôte, demain, c’est la soupe. Il paraît qu’elle est délicieuse.

Après le repas, la table débarrassée, nous continuons les discussions entamées plus tôt. On nous amène des petites pâtisseries maison et du thé à la menthe. Une merveille. Notre hôte nous raconte comme ici les gendarmes sont recrutés : on dit « ceux qui ne savent pas lire, vous vous mettez à gauche, ceux qui savent lire, vous vous mettez à droite » et on prend ceux qui sont restés au milieu et qui n’ont rien compris… C’est une blague que l’on pourrait raconter chez nous…

La soirée s’achève. Certains étudiants sont déjà allés se coucher, demain, ils se lèvent tôt, à 7 heures il faut dormir. Je regarde une dernière fois mes photos, et j’éteins l’ordi. Je ne sais pas comment on dit « Bonne nuit » en berbère. Tiens, il faudra que je demande.

Visite du ksar

Le réveil a été bien plus tôt que prévu. Ce n’est pas l’appel à la prière qui m’a réveillée, non. J’avais judicieusement emporté des boules quies, mais plus prosaïquement mon téléphone portable dont j’avais oublié de désactiver l’alarme. Dance me to the End of Love chantait Madeleine Peyroux. Je lui ai cloué le bec et me suis retournée contre le mur. Il était 5h15 du matin, un peu tôt pour jouer les braves. Je me suis réveillée à nouveau vers 7 heures. Je me suis levée pour voir. La lumière douce et blanche du matin éclairait la terrasse, j’ai pris quatre photos et me suis recouchée. Pour me relever vers 9 heures, en même temps que les autres. Je me suis précipitée à la douche, histoire de ne pas faire la queue. Le petit déjeuner a été servi. Très copieux. Des crêpes, des galettes, du beurre, de la confiture de figue (il y en avait aussi de fraises, mais je n’ai pas fait tous ces kilomètres pour en manger), du thé à la menthe. Nous nous sommes servis et resservi, beaucoup trop en tout état de cause. Il va falloir beaucoup marcher pour éliminer tous ces caloris.

Les estomacs calés, les chaussures de marche chaussées, nous sommes sortis de la maison pour visiter le ksar et aller voir la palmeraie. Dans la partie ancienne, où nous demeurons, les maisons sont faites de terre. Les plafonds tiennent sur des poutres de palmiers et sur leurs écorces. Tant que les maisons sont entretenues, cela donne des habitations fraîches et agréables. Mais beaucoup ne sont plus habitées, ou seulement par les chèvres. Elles se délitent alors. Irrémédiablement. Pas toutes heureusement, mais c’est un véritable trésor architectural qui est en train de partir en poussière.

Les maisons sont organisées autour de la cour. Elles réunissaient des familles élargies, chacun logeant dans une pièce ou deux, la cuisine étant commune. L’étage est plus large que le rez de chaussée. Les maison passent ainsi au dessus des rues, les transformant en longues galeries où donnent les portes. Il y fait toujours frais, mais il n’est pas toujours facile de s’y retrouver, et personne n’a édité de plan. Vu d’en haut, il n’y a que des terrasses. On s’y perd facilement.

Nous essayons donc de nous faire des repères, ils existent pourtant. Une croix noire sur le mur indique une impasse, une flèche bleue le chemin à suivre. Mais on ne nous le dit pas immédiatement. La tête de groupe est partie sur un train d’enfer. Moi qui m’arrête pour prendre des photos, je suis rapidement larguée. Je suis tant bien que mal. Mais il y a trop de choses à voir, à remplir les yeux et la carte de l’appareil photo. Je m’arrête trop souvent. A un moment, je me retrouve seule, dans une impasse. Au bout un jardin où travaillent deux hommes. Je leur demande s’ils ont vu passer un groupe. Non, pas du tout.

Merci, leur dis-je. De rien répondent-ils en riant. Je rebrousse chemin. M’aperçois qu’il y avait une bifurcation. Le groupe a dû tourner par là. Je croise une jeune homme. Je lui pose la question. Avez-vous vu passer un groupe ? Oui me répond-il dans un sourire. Ils sont à une centaine de mètres. Merci, merci… Effectivement, après deux ou trois coudes, j’entends leurs voix. La route grimpe sec, ils sont en haut en train d’admirer le paysage. Mon collègue, qui vient pour la quatrième fois, explique la palmeraie. Je les rejoint essouflée par la montée.


- page 1 de 2

Screenshot