Nous sommes le 110211. Il est 23h23. Ce sont des chiffres qui m’amusent. La journée a été relativement tranquille. Plus que la soirée en tout cas. J’ai préparé mon sac, dit au revoir à mes enfants, et je suis partie travailler. M’attendait un groupe d’étudiants de première année. Des tout-petits mignons. Pour la première fois, ils s’essayaient à faire du secrétariat de rédaction (sur les textes de leurs camarades), et à mettre les textes en maquette. En utilisant un outil, le Mac, un logiciel, In Design, qu’ils connaissaient assez peu. Ils ont eu un cours théorique en début d’année. Mais là, ils passent à l’étape pratique et je suis là pour les guider. Certains, je le sens, s’ils osaient, m’appelleraient bien « maicresse », pour se moquer de moi. Gentiment. Faut dire que je surjoue le personnage de la prof qui fait les gros yeux quand ça ne va pas. Faire les choses sérieusement sans se pendre au sérieux. Aujourd’hui, il y en a un qui a osé m’appeler Akynou. C’est autorisé, mais peu s’y aventurent. Ils restent prudemment au Madame. L’une d’entre eux s’est essayé au Madame Akynou. Là, je dis non ! C’est l’un ou l’autre, il faut choisir.

Dans l’ensemble, ils n’ont pas les deux pieds dans le même sabot et sont plutôt de bonne volonté. Il y en a même certains, si les petits cochons ne les mangent pas, je pense qu’ils iront loin. On sent qu’ils peuvent être bons. Voire très bons.

Bref, journée intéressante, voire amusante. Fatigante aussi parce que je suis sollicitée par les uns, par les autres. Je les incite à faire des pauses. On ne travaille pas plus de deux heures sur écrans sans prendre des pauses. Autant qu’ils prennent de bonnes habitudes.

J’ai déjeuné en compagnie d’un de mes confrères, journaliste de RFI qui intervient chez nous pour la radio et des qui sont sous ma responsabilité, ou qui l’ont été. Dont une jeune femme que j’apprécie beaucoup. L’an passé, elle fut la dernière recrutée sur la liste d’attente. Tous les jours, ou presque, elle m’appelait pour demander où en était la liste, si elle allait être prise. Et je ne pouvais pas lui répondre. Elle était à la fois agaçante, et en même temps, elle avait tellement envie de venir que c’était attendrissant. Du coup, avec cette motivation, j’ai cru en elle. Cela n’a pas toujours été évident. Elle n’était pas sûre d’elle, se cherchait beaucoup. Mais, mine de rien, elle avançait. Elle a fini deuxième de la promo, ce qui m’a fait plaisir. A fini par accepter de faire une année de licence, alors qu’elle n’en avait pas envie au départ. Mais je pensais qu’elle devait la faire. Que cela lui serait bénéfique. Et d’après ce que me disent les autres enseignants, cette année, effectivement, elle explose. En plus, elle est magnifique. Beaucoup plus sûre d’elle. Lors du déjeuner, je la regardais. Et je lui ai dit que je la voyais future rédactrice en chef de magazine. Elle a sourit. Elle n’y croyait pas vraiment. La vie est dure pour les jeunes journalistes. Mais je lui ai rétorqué qu’elle avait le temps, qu’elle était au tout début de sa carrière. Et que c’est comme cela que je la voyais. J’en ai connu des rédactrices en chef, elle est de cette trempe. Et je suis sûre qu’elle y arrivera.

A 17 heures, j’ai planté là mes étudiants, rangé quelques affaires dans mon bureau. Puis j’ai pris ma voiture. Le journal de 17 heures était en train de se terminer. La virgule de fin avait à peine retentit que la journaliste a repris la parole pour annoncer qu’Hosni Moubarak avait démissionné. Dans la voix de la journaliste, une légère excitation. En général, les grands faits historiques me laissent froide. J’en ai vécu quelques uns. La chute du mur de Berlin ? A l’époque, c’était pourtant une vraie révolution, magnifique. La fin d’une époque. Mais cela m’a laissée indifférente. Les avions dans le World Trade Center, j’ai trouvé ça horrible, mais cela n’a jamais représenté pour moi le cataclysme ressenti par d’autres. En tout cas pas plus que le tremblement de terre d’Haïti l’an passé qui a d’ailleurs occasionné beaucoup plus de morts. Le départ de Ben Ali, oui, c’était bien. Voilà, c’était bien. Pourtant, à chaque fois qu’il se passe quelque chose, je me précipite pour voir, observer, comprendre. Mais je ne ressens pas cette espèce de ferveur qui semble porter les autres. Et qu’on ne me dise pas que c’est à cause de mon métier que je suis blasée. C’était déjà comme cela bien avant que je devienne journaliste. Par exemple, quand le premier homme a marché sur la lune. Mais là, d’entendre la voix sautillante de cette journaliste alors que je traversais la Loire radieuse sous le soleil, mon cœur a bondi. Et je me suis surprise à sourire de bonheur.

Je suis allée me garer du côté de la gare puisque j’avais un train à prendre. Un train pour Paris. C’est que j’ai une soirée théâtre et que, comme il se doit, je ne vais pas aller au théâtre dans ma bourgade de province. Il n’est de planches qu’à Paris. Bon, en réalité, je n’ai pas encore réussi à changer de réseau. J’en ai un très bon dans la capitale, que j’ai mis des années à me constituer et quelques bons amis avec qui sortir. Ce n’est pas encore le cas à Tours. D’ailleurs, qui pourrais-je rencontrer : les enseignants qui bossent avec moi, mais ils ne sont pas si nombreux et déjà très occupés. Et des étudiants avec qui la déontologie m’interdit de sortir y compris en tout bien tout honneur. D’ailleurs, je n’en aurais guère envie. Qu’aurais-je donc de plus à leur raconter. Nous vivons sur des planètes différentes.

Donc je me fais des soirées dans la capitale, et c’est la course. A 18 heures dans le train, à 19 heures dans le métro, à 19h45 dans le Monoprix (j’ai oublié mon pyjama à la maison), à 19h55 dans un appartement prêté, téléphone en main pour des affaires de boulot puis les enfants, poêle dans l’autre pour me faire réchauffer un plat. A 20h20 dans la rue. Il fait vraiment doux pour un mois de février à Paris. Doux au point de rendre étrange les lumières de noël. Il faut dire que noël est loin, déjà. Je rejoins le théâtre des Bouffes du Nord et une amie. Nous allons voir une pièce de Shakespeare. Quand j’avais pris les billets, je m’étais dit qu’avec Shakespeare, franchement, je ne pouvais pas être déçue. Et j’ai bien eu raison. On a assisté à un tourbillon d’une extrême drôlerie, mené avec un abattage à couper le souffle. La comédie des erreurs est une pièce de jeunesse du grand William et il s’y est beaucoup amusé sur le ton de la farce.



Comme souvent, on traverse une partie du décor pour rejoindre sa place. Le sol est couvert d’une fausse pelouse. Il y a une petite estrade en bois de chaque côté de laquelle est installé un bar avec des distributeurs de bière, qui doivent servir en réalité une espèce de Fanta rouge et moussant. En tout cas, je l’espère vue la quantité de cette boisson ingurgitée par chacun des comédiens durant la pièce.

L’histoire, a priori, est simple. Enfin non. Elle est compliquée. Plus qu’un boulevard. Des jumeaux ont été séparés très jeunes lors d’un naufrage. Chacun était accompagné d’un autre membre d’une paire de jumeaux qui devait être son serviteur.  Des années plus tard, un jeune homme, Antipholus, arrive en ville accompagné de son serviteur, Dromio. Il l’envoie déposer de l’argent chez leur hôtesse. Mais Dromio revient à peine deux minutes plus tard. Antipholus n’en revient pas et lui demande ce qu’il a fait de son argent. Le drôle lui répond qu’il n’a jamais reçu d’argent mais que la femme de son patron l’attend pour le déjeuner. Qu’elle est même déjà passablement en colère de son retard. Vous l’aurez compris, ce Dromio-là n’est pas le serviteur du jeune homme, mais celui du jumeau d’Antipholus, Qui porte le même nom.

S’ensuit une série de quiproquos et de farces assez drôles. La femme du jumeau local prend le jeune homme pour son mari et l’invite dans sa maison. Mais celui-ci tombe amoureux de la sœur. Et lui fait la cour au grand désarroi de ladite sœur qui s’empresse d’aller tout répéter à l’épouse. A ce moment-là, le mari veut entrer dans sa maison mais trouve porte close. Il va donc chez sa maîtresse. Les deux et les serviteurs se croisent sans se rencontrer. Ça pourrait ressembler à du boulevard. Sauf que c’est du Shakespeare et du Shakespeare mis en scène par Dan Jemmett  et joué par des acteurs époustouflants. Ça n’arrête jamais. On finit à peine un éclat de rire qu’un autre repart. Celle qui joue le rôle de l’épouse, et aussi de la prostitué qui reçoit les faveurs du mari, a un abattage hallucinant. On s’épuise rien qu’à la suivre. Elle se plaint de son mari, pleure, ri, court, bavarde et tout ceci à un rythme suffocant. Valérie Crouzet a joué pour Ariane Mnouchkine, Irina Brooks, Alejandro Jodorowski… Elle est absolument parfaite dans le rôle de femme encore amoureuse mais délaissée par son mari, frustrée et plutôt hystérique. Elle enterre Adjani dans le rôle de la crise de nerf, et elle arrive à nous faire oublier qu’elle parle la langue de Shakespeare, vers, alexandrins et compagnie. On est dans l’histoire et on rit de bon cœur. Et quand elle revient avec les habits de la prostitué chez qui va le jumeau, elle amène une touche de cabaret tordante, se promenant parmi les spectateur, s’asseyant sur les genoux de messieurs fort gênés et draguant un jeune homme sous les yeux de sa fiancée. Plus vraie que nature.

Le jumeau n’est pas mal non plus. David Ayala, avec son jeu drôlissime, incarne à merveille ce gros balourd d’Antipholus, un peu ahuri, qui ne comprend goutte à ce qui lui arrive et son jumeau, plus côteleux, plus bourgeois. Tous sont formidables. Ils ne sont d’ailleurs pas si nombreux que cela. Ils sont cinq à jouer tous les rôles. Ainsi la délicieuse Julie-Anne Roth interprète trois personnages différents.



Bref, ma copine et moi nous avons adoré. Et si jamais vous avez l’occasion d’aller voir cette pièce, n’hésitez pas, courez-y. On y ri tant, et si bien, que le prix des places devrait être remboursé par les sécurité sociale. Puis l’amie m’a raccompagné jusqu’à l’appartement prêté, ce qui m’a évité de rentrer seule et à pied. Nous avons papoté un bon quart d’heure dans sa voiture. Une fois dans le pigeonnier, j’ai allumé la télé pour attendre les infos. Je voulais voir des images de la place Tahrir. Parce que, quand même, aujourd’hui, Moubarak a dégagé.