Mardi soir, 15 septembre, j’étais à l’endroit où il fallait être, dans la même salle que trois ministres de la Culture (Lang, Tasca, Mitterrand le petit), que Pierre Bergé, que des femmes enrubannées et retendues, que des messieurs aux costumes empesés, que quelques comédiens en vue, que quelques garde du corps. Un vrai bain d’huile. Je n’en ai pas reconnu mon Théâtre de la ville (plutôt bobo que prout prout, quand même).

Mais qu’allais-je faire dans cette galère (j’ai un abonnement aux galères, il faut croire). Eh bien rien de moins qu’y assister à la première du plus beau, du plus intelligent, du plus drôle, du plus politique des spectacles de la saison. L’opéra de quat’sous, de Brecht et Weil en version originale, sous-titrée en français.

Rien que visuellement, j’en ai pris plein les mirettes. Les costumes aux lignes impeccables tranchant avec le minimalisme du décor tout en lumière. Et dans ce décor peu banal, des comédiens qui, comme des marionnettes, dansent et se jouent la vie, la vie rêvée des méchants garçons et des pauvres filles.

L’histoire est inspirée de L’Opéra des gueux, de John Gay et Johann Christoph Pepusch (1728). D’un côté, le roi des mendiants, Peachum, une crapule qui forme des mendigots pour les envoyer travailler dans une ville qu’il a organisée en quartiers. De l’autre, Mackie le Surineur, un voyou qui, protégé par son ami d’enfance devenu préfet de police, vole, tue, viole. Les deux brigands se sont partagé la ville des pauvres, ceux qui n’ont d’autres solution que de quémander ou de se prostituer pour survivre. Mais voilà, Mackie le dragueur ne résiste pas à un jupon et enlève puis épouse Polly, la fille de Peachum. La guerre est déclarée. Les prostituées, menées par Jennie des Lupanars trahiront Mackie le surineur pour quelques livres, une première fois, puis une seconde fois. Et Mackie finira sur le gibet.

C’est un conte des bas fonds dans un décor d’étoiles. Les comédiens du Berliner Ensemble sont fascinants. Une diction qui vous enverrait, enthousiastes, sur les bancs du collège suivre des cours d’allemand, un texte qui vous donne l’impression que vous comprenez cette langue (alors que vous ne l’avez jamais étudiée), des déplacements, un art d’occuper la scène, d’utiliser son corps… Dieu que c’était beau.

Ce n’est pas tout. Qui dit opéra dit musique et chansons. Les musiciens sont dans la fosse et ils sont sacrément bon. Quant aux comédiens chanteurs, quelle beauté. Notamment Jennie Des Lupanars, dont la voix fragile, belle et émouvante, à l’égal de celle d’une enfant, rend son personnage totalement bouleversant. Quand j’ai découvert que cette Jennie-là était interprétée par Angela Winkler, j’étais aux anges. Rendez-vous compte : LA Angela Wilnkler de Scène de chasse en Bavière (un film terrifiant mais très fort de Fleischmann), de L’Honneur perdu de Katharina Blum , de La Femme gauchère , du Couteau dans la tête et du Tambour. Angela Winkler, une comédienne emblématique d’une époque où l’Allemagne était prise au doute et au terrorisme, une Allemagne où tout était terriblement politique. Une merveilleuse actrice.

Mais les autres ne sont pas mal non plus. Peachum, le roi des mendiants (Veit Schubert) jette un regard sans aménité sur le monde. Traute Hoess est une Célia Peachum, épouse du précédent, dangereuse et drôle, qui manipule son monde de main de maître. Et puis Stefan Kurt, exceptionnel Mackie, qui tient la scène pendant trois heures, est tour à tour charmeur, sensuel, dangereux, vénéneux, roublard, cruel, léger, puis perdu. Une superbe voix lui aussi.

Bref, toute la troupe du Berliner Ensemble est remarquable. Et sert de façon merveilleuse un opéra qui a été créé chez lui, à Berlin, en 1928. Le texte est parfois d’une actualité étonnante, qui fait s’esclaffer le public, de ce rire jaune que l’on sert quand on se dit, fataliste, qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer. Mais on hésite quand même.

Quant à la mise en scène de Robert Wilson, elle est terrifiante. Elle tranche dans le vif, revenant au texte brut. Et en même temps d’une folle élégance. Wilson s’empare de l’œuvre et donne de notre monde actuel une vision cruelle et néanmoins plutôt réaliste.

Si jamais vous avez l’occasion de voir cette pièce, courrez. Elle repassera en avril au Théâtre de la ville. Mais à mon avis, ça va être chaud pour avoir des places.

Deux bémols. Il faisait à l’accoutumée beaucoup trop chaud dans la salle du Théâtre de la ville. C’est insupportable. Fatiguée comme je l’étais, la chaleur m’a anesthésiée et j’ai eu un mal fou à ne pas sombrer.
Et puis j’ai été choquée, à un moment, par les sous-titres. Vers la fin du spectacle, Mackie entonne une chanson qui est un mixte de La Ballade des pendus et de La Ballade des mercis de François Villon. Qui sont deux textes que je saurais reconnaître entre mille. Ils sont évidemment dit en allemand. Mais les sous-titres, au lieu de rétablir le texte original de Villon, se contente de faire une traduction de l’allemand. Ça veut dire exactement la même chose, mais ça le dit tellement moins bien. Et quel manque de culture pour ne pas reconnaître les deux plus célèbres poèmes de François Villon.

Photos : Lesley Leslie-Spinks/Berliner Ensemble