J’étais assise dans la salle des pas perdus du Palais de justice de Paris. Et je me disais que j’aimais beaucoup cet endroit. Que c’était dommage que je n’y aille que pour des choses désagréables. A ce moment-là, il faisait bon, des rayons de soleil jouaient à la marelle sur le sol. Des hommes et des femmes, plus ou moins pressés, perdaient leurs pas. Un jeune enfant courait en babillant. L’atmosphère était feutrée, calme. Et moi aussi, j’étais calme. Je me disais que, quand même, j’avais de la chance de n’avoir à régler mes problèmes désagréables que dans un endroit aussi beau et aussi majestueux. J’avais mon appareil photo avec moi, mais j’ai eu la flemme de me lever. J’étais bien trop occupée à regarder les gens passer.

Je m’amusais à deviner qui, des femmes qui traversaient ce lieu, était avocate et qui ne l’était pas. Il ne faut pas croire. Sans leurs robes noires, ce n’est pas si facile. Il y en a pour tous les goûts, de l’étudiante attardée, cheveux lâchés et sandalettes de none à la grande bourgeoise posée sur hauts talons. En fait, ce n’est pas très difficile car il y a une chose qui trompe rarement : le nombre de sacs que ces femmes portent à l’épaule. De la plus classique à la plus souillon, en passant par la mère de famille fatiguée et l’originale tendance pas dangereuse mais bien fofolle, elles ont toutes au moins deux grandes besaces et parfois, en plus, une serviette. La robe de leur condition est tassée dans l’un d’eux.

Le petit jeu était amusant car j’avais la solution pratiquement dans l’instant. La salle des pas perdus est en effet un endroit de métamorphose, celui où l’on s’enveloppe dans cette grande cape noire, tout juste sortie de sa cachette, à peine froissée. J’aurais bien essayé d’en toucher le tissu pour connaître le secret de ces plis impeccables.

En attendant, la mienne, d’avocate, se faisait attendre. Elle m’avait donné rendez-vous à 13 h 15 pour l’audience de 14 heures. J’étais arrivée un petit peu en avance. Et le temps passant, j’étais de moins en moins calme. Il n’y avait aucun enjeu réel. Le dossier était bouclé. Il suffisait éventuellement de le déposer. Mais elle tenait à ce que je sois là, même si je n’entrais pas dans la salle du tribunal d’appel, pour montrer que j’étais concernée par mon affaire. J’étais venue de province pour cela.

A 14 heures, je touchais le fond de l’angoisse et du stress quand apparut, comme par magie, son collaborateur. Elle, était déjà en place. Nous n’avions qu’à la rejoindre. J’ai emprunté, une fois de plus, les couloirs sinueux du palais de justice, suivant dans ce labyrinthe mon guide, découvrant des passages que j’ignorais. Nous sommes passés devant la chambre ou se jugeait l’affaire Colonna. A moins que ce ne fut celle de Clearstream. Les journalistes se pressaient mollement. Pas une grande journée de révélation ni de témoignage semble-t-il.

Et puis nous sommes arrivés dans un couloir surchargé, sur lesquelles s’ouvraient des portes ornées de hublots par lesquels j’entrevoyais des hommes et des femmes en robe. Pas ou peu de civils. Ceux-ci faisaient, comme moi, antichambre. Mon affaire devait être la huitième de l’après-midi. Mon avocate ayant un train à prendre avait l’intention de faire accélérer la cadence.

L’avocat du père de mes enfants n’a pas daigné se déplacer. Il a fait déposer le dossier par un de ses stagiaires. Qui n’a même pas attendu que l’on passe pour repartir tout pressé. Tant mieux. Je déteste cet homme, sa vulgarité et ses mensonges éhontés. Cette façon qu’il a de tout faire pour m’humilier. Mon avocate est entrée dans l’arène après m’avoir expliqué comment cela allait se passer. Et l’attente à commencé. Courte, parce que son collaborateur me faisait la discussion. Et parce qu’elle est arrivée à ses fins en passant en quatrième position. Elle a plaidé un peu plus longtemps que prévu, sans être interrompue par les trois magistrates à la mine revêche. Ce qui est remarquable car en général, la plaidoirie est coupée avant la fin du temps écoulé. Puis elle est ressortie. Elle m’a résumé ses propos. Nous avions vu cela ensemble et j’ai trouvé que c’était assez proche de ma vérité. Elle a parlé des violences sur les enfants et a lu un extrait du rapport de l’AEMO dont le souvenir me hante encore. Il a fait son effet, semble-t-il.

Je suis repartie toute seule, dans le soleil de l’après-midi. J’ai traversé le boulevard et me suis offert une glace de chez Bertillon. Puis je suis partie vers la gare Montparnasse, à pied. Guère envie de prendre le métro. J’ai traversé a place Saint-Michel, emprunté la rue Saint-André-des-Arts, remettant mes pas dans ceux de l’étudiante que j’étais il y a…, bien avant tout ce fatras d’histoires gâchées, entremêlées. Ces rues, je n’y avait pas remis les pieds depuis une bonne vingtaine d’années. Tout a changé, bien sûr. La librairie catalane a disparu, ainsi que le vendeur de frippes chez qui je m’achalandais avant que le vintage ne devienne à la mode. La rue de Buci continue de se ressembler, même si la maison des étudiants de l’ENA les a suivi dans une autre ville.

Arrivée place Saint-Suplice (Sulpice, bien sûr), j’ai eu comme un coup de fatigue. J’ai pris le bus. J’ai changé mon billet de train pour rentrer plus tôt. Je voulais juste être avec mes enfants dans les bras. Dans le TGV, je regardais par la fenêtre. Sur la campagne verte, le ciel était bleu pur. Un ciel sans nuage.