Aujourd’hui, après le petit déjeuner, j’ai accompagné les étudiants chargés du sujet santé chez un yogui herboriste. L’ami du professeur de français. Il nous a donné rendez-vous au café, sur la place de Zénaga. Arrivé à l’heure dite, nous ne l’avons pas trouvé, mais un des deux « fous » du village nous interpellé nous disant qu’il arrivait très bientôt. Les messages ne se perdent jamais ici et tout le monde sait qui nous sommes. Un camion venu d’Oujda débarquait de grands sacs de semoule que les femmes et les hommes, venus avec une carriole, achetaient. Les femmes en haïk, bien sûr. Mustapha Fraj est arrivé à ce moment là. Et nous a emmené chez lui. Le chemin nous a paru très long et surtout très compliqué dans les ruelles du ksar. Après deux bifurcations, nous étions tout à fait perdus. Et pourtant, sans doute, pas très loin de la maison où nous logeons. En passant sur une petite place où se tient un atelier de réparation mécanique, je photographie un vélo appuyé sur une porte. Un homme intervient, pas très aimable, me demande ce que j’ai pris. Je lui explique. Il est hargneux, comme si j’avais photographié sa femme. C’est peut-être sa bicyclette ? Je n’arrive pas à le prendre au sérieux. Mais il est insistant et ne me lâche pas. Je vais pour m’énerver quand Mustapha intervient. JE ne sais pas ce qu’ils se sont dit, mais en deux secondes, l’importun a tourné les talons. Merde, c’était juste une bicyclette contre une porte. Je fais tellement attention quand je prends des photos…

La porte de sa maison donne en fait sur une petite cour où il fait pousser quelques plantes. Dont du chépopode Bon-Henri, un basilic très fort en odeur et probablement en goût. De ce basilic il se sert pour soigner un certain nombre de maux. Comme la plupart des plantes qu’il fait pousser ici. Dans la cour suivante, un autre jardin avec des oignons, des choux, des salades, des roses trémières. Donnant sur cette courette, une pièce sombre où il tient toutes ses préparations. Des bocaux de toutes sortes qu’il nous montre un a un, nous expliquant ce qu’il en fait. De la tanaisie, il fait une poudre qui dégage les intestins. Il fabrique également des dentifrices en mélangeant de la sauge, de la camomille et une troisième poudre de plante dont il ne se souvient plus du nom. Le chou lui sert pour le savon en poudre. Il fait aussi du parfum avec des boutons de roses et de la lavande, 20 g de chaque qu’il met à tremper dans de l’alcool quelques semaines pour faire du parfum. Il se sert également de morceau de roseau (des petits ronds blancs que l’on trouve à chaque intersection) comme de petits pansements sur le visage par exemple.

La limonade de datte lui permet de soigner des bronchites. Quelque 250 g de dattes dans de l’eau de pluie, en boire un verre le matin, le midi et le soir avant de se coucher. Les dattes soignent tout. On les fait également sucer aux bébés âgés de 7 jours enveloppée dans un chiffon propre pour lutter contre toute sorte de maladie infantile comme la diphtérie par exemple. Des roses trémières séchées, il fait de l’encre, mais aussi un remplacement à la bétadine (1 litre d’eau de pluie et 200 g de rose trémière séchées). La plupart des plantes sont mises en décoction dans de « l’eau de nuage décantée ». Impossible sinon de l’utiliser. Il nous montre effectivement un pot où il vient de recueillir de l’eau de pluie, elle est pleine de sable. Il part souvent dans la montagne faire ses réserves, plusieurs jours d’affilée. Il ne peut utiliser de plantes qui poussent là où l’eau est polluée. Il nous montre des objets qu’il fabrique pour toutes sortes d’usages : des attelles, des éponges, des plats, des épingle, des cuillères, des colliers de noyaux d’olive qui peuvent servir de dessous de plat, d’arme pour se défendre, ou tout simplement de bijou. Il utilise des morceau de palmier pour faire de la rééducation, etc. Il ne vend aucun objet, il en fait cadeau.

Où a-t-il appris tout cela ? Son père et son grand-père lui ont transmis une partie de sa science des plantes. Le reste, il l’a trouvé sur Internet. Il fait de nombreuses recherches sur les médecines traditionnelles : chinoise, amérindiennes, indienne, etc. Mais lui ne pourra pas transmettre tout ce qu’il a appris : les jeunes ne veulent plus apprendre. Mais il va tout de même faire de la formation dans des instituts. Il y a des maladies qu’il ne sait pas traiter avec les plantes. Il renvoie donc ces malades là vers des médecins « modernes ». Mais l’inverse est vrai aussi. Des maladies que la médecine moderne n’arrive pas à guérir sont soignées ici, au moins soulagées. Des médecins à la retraite viennent le consulter

Il nous emmène dans un autre cours, celle où il pratique le yoga. Au centre, un ovale de verdure dans laquelle est installée une curieuse banquette en bois et en fer. Autour, sur la moitié du parcours, des galets mélanger à des billes de couleurs, des agates. Des marques sur la terre, des morceaux de troncs de palmier, un bille de bois.

La première chose est de saluer. Il se déchausse, enlève sa casquette et sa veste et nous montre le salue. Puis il nous explique une à une les installations. Les galets, les billes, il faut marcher dessus pieds nus pour la réflexologie. La bille de bois sert au même usage. Les marques sur le sol servent de repères. De tel endroit à tel endroit, on bloque sa respiration, de tel autre à tel autre, on respire librement. Les exercices se font de 4 heures du matin au lever du soleil. Il incite les gens à marcher pieds nus pour être en contact avec la terre.

Après nous avoir montrer une partie des « installations » il nous invite à prendre le thé. Assis en cercle, nous lui posons des questions. Où a-t-il appris le yoga ? Auprès de thaïlandais en Lybie. Mais aussi dans les livres et sur Internet. Il y a un ouvrage qu’il connaît par cœur, écrit en 1919 par un certain Shri (chéri) quelque chose. Il est musulman oui, et prône la tolérance envers toutes les créatures de Dieu, de la simple mouche qui nous agace aux autres hommes. Il est contre les frontières : une mouche, un oiseau va bien de l’autre côté en Algérie, les nuages n’ont pas de frontières. Pourquoi lui devrait-il en avoir. Tous les préceptes du Coran, l’homme est libre de les appliquer. Il a son libre arbitre. C’est à lui de décider s’il suit les conseils ou pas. Le vin est fabriqué à partir du raisin, créé par Dieu. Pourquoi ne pas en boire, modérément. Idem pour la marijuana.

Un discours de tolérance débité d’une voix lente et douce. Cet homme pourrait se faire gourou et devenir riche. Mais il n’a pas besoin d’argent. Ou très peu. Autrefois, il a fait toute sorte de métiers. Aujourd’hui, à 55 ans, il ne fait qu’exercer sa médecine. Il vit de peu. Un feu de cheminée, un peu d’eau, des bougies, des livres. Ses seules dépenses : un peu d’électricité pour charger son portable et le cybercafé pour Internet. Il a commencé la médecine tout petit. Il avait un agneau qui le suivait partout. Et puis un jour, l’animal est tombé de la terrasse, se fracturant la patte. Il l’a soigné et guéri. C’est ainsi qu’il a commencé, avec son père et son grand-père. Il a voyagé, oui, pour chercher du travail : Malte, Lybie, France, Espagne. Il a fait taxi, coiffeur, musicien, hôtelier, peintre (on a vu quelques uns de ses tableaux dans la première cour).

Il nous raccompagne. Mais d’abord, comme j’ai mal au ventre depuis plusieurs jours, il me donne une cuillerée d’une poudre à avaler. C’est de la poudre de datte séchée. Il remplit une enveloppe de ces dattes. Je dois les piler et en avaler une cuillerée matin, midi, et le soir avant de me coucher. Il nous raccompagne ensuite dans les ruelles jusqu’à la maison de notre hôte. Nous n’étions effectivement qu’à une centaine de mètres.