Racontars

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vendredi 18 septembre 2009

La complainte de Mackie

Mardi soir, 15 septembre, j’étais à l’endroit où il fallait être, dans la même salle que trois ministres de la Culture (Lang, Tasca, Mitterrand le petit), que Pierre Bergé, que des femmes enrubannées et retendues, que des messieurs aux costumes empesés, que quelques comédiens en vue, que quelques garde du corps. Un vrai bain d’huile. Je n’en ai pas reconnu mon Théâtre de la ville (plutôt bobo que prout prout, quand même).

Mais qu’allais-je faire dans cette galère (j’ai un abonnement aux galères, il faut croire). Eh bien rien de moins qu’y assister à la première du plus beau, du plus intelligent, du plus drôle, du plus politique des spectacles de la saison. L’opéra de quat’sous, de Brecht et Weil en version originale, sous-titrée en français.

Rien que visuellement, j’en ai pris plein les mirettes. Les costumes aux lignes impeccables tranchant avec le minimalisme du décor tout en lumière. Et dans ce décor peu banal, des comédiens qui, comme des marionnettes, dansent et se jouent la vie, la vie rêvée des méchants garçons et des pauvres filles.

L’histoire est inspirée de L’Opéra des gueux, de John Gay et Johann Christoph Pepusch (1728). D’un côté, le roi des mendiants, Peachum, une crapule qui forme des mendigots pour les envoyer travailler dans une ville qu’il a organisée en quartiers. De l’autre, Mackie le Surineur, un voyou qui, protégé par son ami d’enfance devenu préfet de police, vole, tue, viole. Les deux brigands se sont partagé la ville des pauvres, ceux qui n’ont d’autres solution que de quémander ou de se prostituer pour survivre. Mais voilà, Mackie le dragueur ne résiste pas à un jupon et enlève puis épouse Polly, la fille de Peachum. La guerre est déclarée. Les prostituées, menées par Jennie des Lupanars trahiront Mackie le surineur pour quelques livres, une première fois, puis une seconde fois. Et Mackie finira sur le gibet.

C’est un conte des bas fonds dans un décor d’étoiles. Les comédiens du Berliner Ensemble sont fascinants. Une diction qui vous enverrait, enthousiastes, sur les bancs du collège suivre des cours d’allemand, un texte qui vous donne l’impression que vous comprenez cette langue (alors que vous ne l’avez jamais étudiée), des déplacements, un art d’occuper la scène, d’utiliser son corps… Dieu que c’était beau.

Ce n’est pas tout. Qui dit opéra dit musique et chansons. Les musiciens sont dans la fosse et ils sont sacrément bon. Quant aux comédiens chanteurs, quelle beauté. Notamment Jennie Des Lupanars, dont la voix fragile, belle et émouvante, à l’égal de celle d’une enfant, rend son personnage totalement bouleversant. Quand j’ai découvert que cette Jennie-là était interprétée par Angela Winkler, j’étais aux anges. Rendez-vous compte : LA Angela Wilnkler de Scène de chasse en Bavière (un film terrifiant mais très fort de Fleischmann), de L’Honneur perdu de Katharina Blum , de La Femme gauchère , du Couteau dans la tête et du Tambour. Angela Winkler, une comédienne emblématique d’une époque où l’Allemagne était prise au doute et au terrorisme, une Allemagne où tout était terriblement politique. Une merveilleuse actrice.

Mais les autres ne sont pas mal non plus. Peachum, le roi des mendiants (Veit Schubert) jette un regard sans aménité sur le monde. Traute Hoess est une Célia Peachum, épouse du précédent, dangereuse et drôle, qui manipule son monde de main de maître. Et puis Stefan Kurt, exceptionnel Mackie, qui tient la scène pendant trois heures, est tour à tour charmeur, sensuel, dangereux, vénéneux, roublard, cruel, léger, puis perdu. Une superbe voix lui aussi.

Bref, toute la troupe du Berliner Ensemble est remarquable. Et sert de façon merveilleuse un opéra qui a été créé chez lui, à Berlin, en 1928. Le texte est parfois d’une actualité étonnante, qui fait s’esclaffer le public, de ce rire jaune que l’on sert quand on se dit, fataliste, qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer. Mais on hésite quand même.

Quant à la mise en scène de Robert Wilson, elle est terrifiante. Elle tranche dans le vif, revenant au texte brut. Et en même temps d’une folle élégance. Wilson s’empare de l’œuvre et donne de notre monde actuel une vision cruelle et néanmoins plutôt réaliste.

Si jamais vous avez l’occasion de voir cette pièce, courrez. Elle repassera en avril au Théâtre de la ville. Mais à mon avis, ça va être chaud pour avoir des places.

Deux bémols. Il faisait à l’accoutumée beaucoup trop chaud dans la salle du Théâtre de la ville. C’est insupportable. Fatiguée comme je l’étais, la chaleur m’a anesthésiée et j’ai eu un mal fou à ne pas sombrer.
Et puis j’ai été choquée, à un moment, par les sous-titres. Vers la fin du spectacle, Mackie entonne une chanson qui est un mixte de La Ballade des pendus et de La Ballade des mercis de François Villon. Qui sont deux textes que je saurais reconnaître entre mille. Ils sont évidemment dit en allemand. Mais les sous-titres, au lieu de rétablir le texte original de Villon, se contente de faire une traduction de l’allemand. Ça veut dire exactement la même chose, mais ça le dit tellement moins bien. Et quel manque de culture pour ne pas reconnaître les deux plus célèbres poèmes de François Villon.

Photos : Lesley Leslie-Spinks/Berliner Ensemble

lundi 14 septembre 2009

Costumes de rêves

Quand nous avons prénétré au sein du CNCS, aucune des filles ne connaissait le nom de Noureev. A voir les photos, elles ont vite compris qu’il s’agissait d’un danseur. Mais c’était bien tout.

Et moi, qu’en savais-je en fait ? Qu’il venait de Russie, d’URSS même, qu’il était un des danseurs les plus fantastiques. Qu’il fut directeur de la troupe de l’Opéra de Paris. Qu’on lui attribuait une vie de débauche et de dépravation. Qu’il était mort du sida. Et à voir certaines de ses photos, qu’il avait un goût certain pour les tentures et les tissus riches, chamarrés… En fait, j’en connaissais plus sur son côté people que sur ce qui le constituait réellement : la danse, la scène.

J’ai passé deux heures à apprendre le danseur rien qu’en regardant les costumes des différents ballets qu’il a dansé, chorégraphié, créé. Et je suis sortie du musée fascinée. Quant aux filles, elles sont devenues des fans. La jeune femme qui nous a servi de guide y est sans doute pour beaucoup.

Revenons au début. Sur les bords de l’Allier, à Moulins, le quartier Villars fut construit au XVIIIe siècle pour accueillir un régiment de cavalerie. Puis il devint une caserne de gendarmerie. Celle-ci ayant déménagé en 2000, la municipalité décida de tout détruire et de transformer l’endroit en parking. Une association fut montée pour défendre le bâtiment, fort beau, et qui contenait un escalier absolument magnifique. L’association demanda à ce que l’escalier fut classé. Ce qu’elle obtint en 2005. Mais entretemps, la mairie avait tout de même envoyé les démolisseurs et une partie de la façade et de l’escalier avait été détruit. Je ne sais pas qui était le maire de Moulins à cette époque, mais ce n’était pas une flèche.

Heureusement, depuis, l’endroit a été entièrement restauré et a retrouvé de sa superbe. Les scènes nationales, telles l’Opéra de Paris, la Comédie française, le bibliothèque nationale (qui possède un fonds important concernant les arts du spectacle) cherchaient un endroit pour les entreposer les costumes dont elles ne savaient plus quoi faire. L’ancienne caserne fut proposée et acceptée. C’est ainsi qu’avec le partenariat d’une entreprise nationale (encore pour un peu de temps) d’énergie, des bâtiments furent construits pur entreposer des costumes, des décors, des maquettes. Bref, de merveilleux trésors du spectacle vivant. Au total, quelque 8000 costumes dont les plus anciens datent de la moitié du XVIIIe siècle. Nombreux sont ceux qui sont encore utilisés et qui font la navette entre le CNCS et le les scènes.

Depuis 2006, certaines de ces merveilles sont exposées par thème.

- Au fil des fleurs, scènes de jardin
- Mille et une nuits
- Jean-Paul Gaulthier, Régine Chopinot : le Défilé
- Christian Lacroix
- J’aime les militaires
- Théodore de Bainville
- Bêtes de scène.

Il y a un roulement tous les quatre ou cinq mois, sinon, les objets exposés s’abîmeraient trop. A l’été 2007, j’avais pu admirer les costumes de scènes créés par Christian Lacroix. Une pure merveille d’exposition. Dans l’auditorium, on pouvait regarder un documentaire sur la création des costumes de La Gaîté parisienne chorégraphié par Baryshnikov. On y découvrait le travail d’orfèvre du grand couturier français. Et c’était émouvant de voir le tutu prendre vie, du dessin de Lacroix aux répétitions, puis s’endormir dans la vitrine du musée.

J’avais prévu d’aller régulièrement à Moulins pour voir les expositions de cet exceptionnel musée. Mais les aléas de la vie en ont décidé autrement. Ma rentrée de vacances fut, cette année là, mouvementée, comme les deux qui suivirent.

Les filles étaient enchantées de revoir les lieux. C’est Lou qui a réclamé la visite guidée. Et elle a eu raison. J’aurais été bien incapable de leur en dire autant sur le génial Noureev. Sa fondation a passé un accord avec le CNCS. Elle cherchait un endroit pur exposer, entreposer tout les objets en sa possession : costumes, photos, notes, tissus… un trésor inestimable. Et dès l’an prochain, deux salles permanentes seront entièrement consacrées au danseur.

dLa guide nous accompagne tout au long de la vie de Noureev. De sa naissance à bord d’un transsibérien à sa mort à l’hôpital du Secours perpétuel de Levallois-Perret. Entretemps, on aura tout appris sur la naissance de sa passion pour la danse, à 5 ans, en regardant une représentation du Lac des cygnes, sur son entrée au Kirov à 17 ans, son passage à l’ouest en 1961, et son explosion dans le monde de la danse occidentale.

Difficile d’imaginer qu’une simple expo de pourpoings et de tutus puisse nous en apprendre autant sur la vérité d’un artiste exceptionnel. Il apportait un soin tout particulier à ses costumes, mais également à ceux de tous ses partenaires. Ce qui lui valu les foudres du Kirov ? Il refusait de porter le petit bloomer pudiquement imposé aux danseurs masculins. Nijinsky s’était fait viré pour la même raison.

Il modifia la coupe des pourpoings qu’il portait de façon à ce que rien ne bouge quand il dansait. et Dieu sait qu’il complexifia la danse masculine, la sortant de son rôle de faire-valoir. Le choix des couleurs, des matières avaient également leur signification. On suit la guide de vitrine en vitrine et on se prend à regretter de n’avoir jamais vu aucun ballet de cet incroyable génie.

Nous avons terminé la visite par l’auditorium qui donnait à voir un documentaire où Noureev parlait de lui sur des images de répétitions, de travail à la barre, où l’effort et la difficulté se lisent sur la visage, sur le tremblement d’un muscle. passionnant.

Garance, bien sûr est subjuguée. Elle aime tant la danse classique – et je n’ai jamais pu l’emmener voir un de ces ballets – qu’elle semble dans on élément. Mais plus surprenant, Lou est époustoufflée par les prouesses physiques. Quant à Léone, elle papillonne et rêve à des tutus brodés d’or ou d’argent.

A la librairie, je me ruine : le catalogue de l’expo, celui d’un expo précédente, des cartes postales, des albums et quelques livres à offrir plus tard à Garance. Elle ne le sait évidemment pas. C’est une surprise pour son prochain anniversaire.

Nous quittons la caserne enchantées de notre journée. Et nous nous promettons de revenir régulièrement découvrir de nouvelles expositions, si les trains nous le permettent. En décembre, les ballets russes. Ça va donner !

dimanche 28 juin 2009

Le salut des artistes

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mardi 9 juin 2009

La promenade du scaphandrier

Il s’est réveillé vers 11 heures sur le cours Saint-André puis a commencé son périple dans la vieille ville. Au début assis, il a fini par se lever, ce qui obligeait à une sacrée gymnastique “les royals serviteurs de luxe”. Deux par deux ils se jettaient dans le vide tels des sonneurs de cloche et la corde ainsi tirée entraînait le genoux du géant.

La géante du Titanic et le scaphandrier

lundi 18 mai 2009

Un week-end entre amis 1

J’avais a peine quitté la vie, assise dans mon TGV que le ciel s’est dégagé, le bleu est revenu et le soleil a illuminé la campagne française.  Quand le train a traversé La Loire, dans cette lumière toute neuve de printemps, mon cœur a fait un bon. Je rentrais chez moi.

C’est une chose qui m’étonne chaque fois que je rentre. J’ai un sentiment violent et heureux de retour à la maison. Je reconnais les champs, les maison troglodytes, puis nous traversons la Loire, Saint-Pierre-des -Corps et sa gare tentaculaire, le centre commercial, les petites rues, le rond point que j’emprunte chaque fois que j’emmène les filles à l’escrime, la maison qui fait l’angle, la passerelle, toutes ces marques de mon quotidien. Puis, enfin, la gare. Pourtant, il y a encore un an Tours n’était pour moi qu’un joli labyrinthe (dont une rande partie reste cependant à déchiffrer). Comment passe-t-on d’étranger à familier ?

Ce que je préfère, quand je rentre, c’est la traversée de la Loire. Je l’aime, presque plus que la Seine. C’est un fleuve qui met du sauvage dans la ville, de la rébellion dans le béton, du pied de nez dans nos dessins de constructeurs. C’est un fleuve impétueux et baroque qui change chaque jour, gonfle puis s’abaisse, exhibe ses îles pour mieux les avaler, plus tard, jamais de la même couleur. Et habité, de poissons, de hérons, de cormorans, de castors, de ragondins, de loutres que l’on peut même apercevoir des berges citadines.


Mais pour goûter aux délices du retour, il a bien fallu que je parte. Ce que j’ai fait vendredi après-midi, sans les filles. J’avais décidé, oui, d’un week-end juste à moi, d’un petit voyage pour les amis. Je suis partie un peu à la bourre. A force d’avoir du temps devant moi, j’ai un peu trop traîné et surtout j’ai oublié que j’avais encore mon billet  récupérer au distributeur. La fois précédente, j’étais carrément arrivée avec dix minutes de retard. Je n’ai heureusement pas récidivé. Arrivée à Paris, je me suis tranquillement dirigée dans mon ancien quartier. C’est là que j’avais rendez-vous trois heures plus tard pour voir une pièce de théâtre avec ma sœur. Impossible de me baguenauder aux Abbesses sans croiser des connaissances et des amis. J’y ai vécu presque trente et j’en connais chaque recoin, même si les boutiques attirants les nouveaux riches changent tous les jours. Je me suis arrêtée à l’école des filles, pour tailler une bavette avec la directrice. Puis chez mes amies stylistes pour enfants. Puis je file au restaurant, je meurs de faim. Je suis presque en hypoglycémie. En fait, non, je suis en train de tomber malade, mais je ne le sais pas encore.
A 20 heures, je me dirige tranquillement vers le théâtre des Abbesses. Je reçois un SMS de ma sœur qui  me prévient de son retard. Je lui laisse la place à l’accueil. Le hic, c’est qu’en général, les ouvreuses replacent les gens juste avant le spectacle, pour boucher les trous. Et je ne suis pas sûre de pouvoir garder un siège voisin. En fait l’ouvreuse est sympa. Du moment que je certifie que ma sœur arrive, je peux lui garder la place. Il faudra que je la défende bec et ongle car les spectateurs moins bien placé tente de me la ravir. Heureusement, Aude arrive juste à temps.

La lumière baisse et nous voyons entrer sur scène une femme entre deux âges, vêtue d’une combinaison de soie, marchant pieds nus. Elle s’installe à une table et commence à raconter son odyssée dans un super marché. Les premiers rires fusent. Il faut dire qu’elle est drôlement corrosive, ou acidement drôle. Bref, tout le monde reconnaît la scène et on aurait aimé avoir ce talent là pour la raconter. Elle attend à la caisse. Devant elle un couple aux deux charriots plein à ras bord. La femme qui pose les produits sur le tapis de la caisse, et l’homme les bras croisés, qui critique tout : et pourquoi tu as pris ceci, tu sais bien que je n’en mange pas, et tu as vérifié le prix de celui-là ? Tu crois que l’argent pousse dans les arbres ?
Et notre héroïne de s’adresser in petto à sa congénaire : “Barre-toi ! Mais fous le camp, laisse le tomber, ce connard…” Elle s’interroge alors sur ce qui pousse les femmes à rester. Puis, après un grand silence, elle ajoute que, pour la première fois, après toutes ces années, elle se demande ce qui l’a poussé, elle, à faire ce choix. Parce que les femmes, les autres, ne l’ont pas ce choix. Elles sont nées comme ça, femme… Mais elle, elle a choisi de l’être, de le devenir. Notre héroïne est transsexuelle.

Pour qu’on puisse mieux comprendre, elle déballe alors sa vie, du jour de sa naissance à maintenant, la soixantaine sonnée. Ses parents, malheureux mais au combien compréhensif (le moment où ils apprennent qu’elle s’est fait opéré est un pur moment d’émotion et d’amour), ses années d’apprentissage du théâtre quand on la voulait en Roméo et qu’elle se préférait en Juliette, son voyage au Maroc en 1975 pour devenir la pramière transsexuelle belge, la prostitution, son mariage, son retour vers le théâtre enfin. Et tout au long, on rit aux malheurs de cette diva hors normes, jusqu’à ce qu’elle nous cueille, à l’émotion, et nous atteigne en plein plexus. Ouch ! Mais quel bonheur que cette pièce, quelle humour et quelle générosité. Merci Vanessa van Durme pour ce pur bonheur de vous voir, de vous applaudir, pour nous avoir fait partager cette vie bousculée et bousculante…




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